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18 novembre 2007

La possibilité d'une île

Deux ans après sa sortie médiatisée et un Goncourt manqué, une relecture de ce chef d’œuvre procure toujours autant de plaisir et force l’admiration devant la puissance évocatrice des mots violents et crus qui décrivent un monde vu comme hostile, situé à seulement quelques années de nous, dans un futur proche.
Daniel est un artiste à la notoriété grandissante qui vit de ses one man show, principalement, de ses apparitions télévisuelles, et de ses productions cinématographiques douteuses. Son humour grinçant est sa marque de fabrique; il rit de tout, et en particulier de ce qui pourrait choquer les esprits bien pensants dont il se moque: le conflit israélo-palestinien, les religions, les mœurs sociales... Il aime le sexe et l’argent, peut être l’un plus que l’autre, mais il sait que l’un conduit inexorablement à l’autre et que toute tentative de démonstration contraire serait pure hypocrisie. Il aimerait croire en l’Amour véritable, mais son manque de confiance envers la nature humaine qu’il dissocie à peine de celle de l’animal, le pousse à y renoncer, même si cette constatation lui est douloureuse. Malgré cela, il éprouvera des sentiments pour deux femmes qui n’auront en commun qu’une plastique de mannequin sur papier glacé: « Isabelle qui n’aimait pas suffisamment le sexe, et Esther - de vingt ans la cadette de Daniel - qui n’aimait pas suffisamment l’amour ».
Cette notion de sentiment sera incomprise de Daniel 24, puis de Daniel 25, respectivement 24ème et 25ème générations de clones issus du « géniteur » originel, évoluant environ deux millénaires après lui et qui se livrent à une analyse exégétique du « récit de vie » de Daniel 1, afin de saisir rétrospectivement ce qui animait leurs ancêtres.

Cette distanciation opérée au travers du prisme des Daniel 24/25 est l’occasion d’une critique virulente de notre propre société, de notre propre individualité et de la condition humaine toute entière! Partageant le pessimisme de Schopenhauer dont il est l’un des plus fervent admirateur, Houellebecq frappe fort en développant des thèmes déjà présents dans ses précédents romans: le sexe, les relations homme-femme, la connerie humaine (pléonasme!) sous toutes ses manifestations… Il n’est pas inquiet quant à l’avenir de la société et de l’Homme en général, puisque cela impliquerait qu’il y ait une alternative en sa faveur, or cette alternative n’existe pas. L’Homme est sur la voie de son déclin car il comporte en lui-même les germes de sa propre disparition. La notion d’individu est devenue prépondérante; l ‘ego a pris le dessus, au point qu‘on ne se reproduit plus de manière charnelle mais par clonage, ce qui ouvre les portes d’une certaine forme d’immortalité.
L’environnement dans lequel il évolue est dépeint comme féroce.
Les références aux thèses darwiniennes sont d’ailleurs nombreuses dans le récit de Daniel 25 qui décrit les « sauvages », sorte d’humains primitifs, comme des animaux qui éliminent les plus faibles d’entre eux si la nature ne s’en est pas encore chargée. Les individus âgés et fragiles sont écartés dans cet univers déstructuré proche de l’état de nature décrit par Hobbes.

Loin de la littérature « prozac » dont on pourrait trop facilement le rapprocher, « La possibilité d’une île » fascine par son hyper réalisme.
Vénéré ailleurs, sujet à polémique en France où l’on s’attache à fustiger la forme sans prêter attention au fond qui servirait pourtant de substrat à bien des réflexions, Houellebecq dérange et n’en finit pas de faire parler de lui, indirectement ou non dans la mesure où la question du clonage humain reste encore taboue, alors que la science progresse à grands pas (Un laboratoire américain a d’ailleurs « mis au monde » ces jours-ci le premier clone de primate, génétiquement proche de l’Homme…).

Notons que Houellebecq vient d’achever la réalisation de « La possibilité d’une île » pour le cinéma, dont on reparlera sûrement lors de sa sortie en 2008.

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005.

28 octobre 2007

Triangle

Octobre 2007. L'actualité internationale est marquée par le nucléaire iranien. C'est le moment qu'involontairement je choisis pour lire Triangle de Ken Follett.

1968. Un espion du Mossad, Nathaniel Dickstein, est chargé de pourvoir Israël de la bombe nucléaire. En effet, les services secrets israéliens viennent de découvrir que l'Egypte est sur le point de posséder la bombe atomique, et il semble que la sécurité de l'Etat d'Israël ne pourra pas être assurée sans la possession de la bombe.

Mais ce sont des événements bien antérieurs qui vont conditionner l'exécution de ce plan. Des événements que le prologue situe pendant la Seconde Guerre mondiale et en 1947. C'est l'époque des grands idéalismes. Celle où un monde nouveau est à construire ; et à se partager.


Le reste, c'est un roman d'espionnage, une "aventure tout à fait digne de James Bond", nous dit Ken Follett en post-scriptum. Un Ken Follet pas mauvais, bien documenté. Mais pas forcément très rythmé. On avance, on veut connaître la fin, mais on se dit aussi que la fin, on la connaît. Bien sûr que le plan de Dickstein va aboutir. Bien sûr que la fille est fiable. Bien sûr que les méchants vont perdre (la partie, et la vie).
Quelques facilités aussi. On ne peut s'empêcher de sourire en entendant Al Cortone, un ancien ami que Dickstein sollicite, le "don", raconter sa vie. Au loin, la douce mélodie du Parrain de Coppola déroule ses violons ...
Triangle, c'est l'Occident qui décrit le système communiste, c'est le récit des fedayin qui justifient leur lutte, et c'est Israël qui veut assurer sa position dans une région en proie aux luttes d'influence de la Guerre Froide.

Retour en 2007. Les arguments avancés par le chef des renseignements israéliens sonnent comme un écho à ce que l'on entend en ce moment. Ou plutôt comme un "contre-écho"...

Ça se lit. Mais pas urgemment.


Ken Follett, Triangle, Livre de Poche, 1991, 475 pages, 6 €

21 octobre 2007

Un roi sans lendemain


De Louis XVII, on reconnaîtra bien volontiers que tout semble avoir été dit. Sur ce dauphin au destin tragique, c'est effectivement plus de cent cinquante livres, avec plus ou moins de bonheur selon les livraisons, qui lui ont été consacrés. Et, naturellement, compte tenu du caractère épique de la situation, de nombreuses hypothèses, certaines des plus farfelues, ont été échafaudées au cours de l'histoire. Depuis deux siècles, bientôt trois, inlassablement, le sort de celui qui fut enfermé, avec sa famille dans la sordide prison du Temple, puis ensuite confié aux mains du cordonnier Simon, a été source de moults élucubrations. Assassiné, enlevé, réapparu; on a tout dit, tout soutenu.

L'excellent ouvrage de Christophe Donner, loin de s'ajouter inutilement à cette pile de contributions, y apporte une surcroît indéniable de qualité. L'histoire de ce "roi sans lendemain" y est narrée par le menu, avec brio, sans jamais que l'attention du lecteur ne puisse défaillir. Livre d'histoire tout en étant le livre d'une histoire, celle d'un enfant victime des transformations de son époque, l'écrivain apporte un regard neuf et bienvenu sur ce pan si particulier de notre passé.

La trame narrative qui sous-tend l'ensemble du roman est assez simple et n'est, après tout, qu'un prétexte. Henri Norden, écrivain de renom, se voit confier la rédaction du scénario d'un film qu'une productrice entend consacrer à la vie du jeune fils de Louis XVI. Norden lit, recherche, écrit, et progressivement s'imprègne du personnage. Et parallèlement, l'écrivain tombe amoureux d'une séduisante animatrice d'émissions littéraires. Mais l'histoire d'Henri Norden s'efface bien vite au profit de celle du jeune Bourbon. A telle enseigne d'ailleurs que les brèves incursions qui s'étiolent au fil des pages nous rappellent tout de même les raisons qui nous ont menées là. Elle s'efface bien vite, certes, mais il faut s'en féliciter.

Avec frénésie, on découvre donc la courte vie de Louis XVII. Mais c'est sous un angle nouveau, une perspective jusque lors peu travaillée qu'elle se déroule. Norden s'entiche d'Hébert, qu'il tient pour principal responsable de la mort du royal prisonnier. Hébert le virulent, le sanguinaire, le radical, le chef de fil des sans-culottes, l'un des principaux responsables des massacres de septembre 1792. Hébert le journaliste, l'animateur du Père Duchesne, ce journal quasi satirique dont les articles assassins émaillaient la vie politique révolutionnaire. Tout jeune, il fut chassé d'Alençon. C'est à Paris qu'il prit sa revanche, développant une haine obsessionnelle à l'encontre de la famille royale. Et Donner/Norden de nous faire découvrir là un personnage essentiel à son destin, et plus généralement à la compréhension de la tourmente de l'époque. Un personnage qui participa grandement au sort du dauphin.

C'est ainsi que progressivement un roi sans lendemain se mue en une délicate biographie croisée d'Hébert et de Louis XVII, dont le courage du dernier semble avoir forcé l'admiration de l'auteur. Et toujours, sous cet alibi du roman qui en atténue les éventuels travers encyclopédiques. On est donc fort loin de ces pâles romans historiques qui fleurissent actuellement. Un roi sans lendemain est autre chose. Bien meilleur. Et c'est tant mieux.

Christophe DONNER, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007, 378 pages, 20,90 €

15 octobre 2007

Cendrillon


De la lecture du dernier livre d'Eric Reinhardt, ce qui est certain, c'est que l'on en ressort pas indifférent. Tour à tour détestable, brillant, ennuyeux, haletant. S'agissant de cet épais roman, la palette des impressions semble y passer. Et si c'est de certitudes dont il est question, il en est au moins une, c'est que Cendrillon est un livre déroutant. D'ailleurs, sa structure suffit à s'en convaincre.

Dans ce roman, alternent diverses histoires. Trois, précisément. Celles de trois personnages liés par un passé commun. Ou plutôt, pour être plus exact, devrait-on raisonner en sens inverse. C'est plutôt d'une histoire initiale commune qu'il s'agit, elle-même se distinguant en trois suites distinctes. Et le tronc commun est une famille assez paisible, semblable à de nombreuses autres, provinciale, puis banlieusarde. Il reste que la figure centrale est celle du père, un père qu'on ne peut s'empêcher de trouver pathétique, tant il lui est difficile, au gré des emplois qu'il occupe, de s'affirmer. Impossible modèle pour le fils, qui prendra , suivant les évènements, un tour différent. Au premier, Thierry Trockel, échouera cette vie banale, tout juste troublée par une vie sexuelle pour le moins particulière, et à laquelle Internet semble prendre une part importante. Du deuxième, les circonstances de la vie en feront un pervers psychopathe, développant une animosité hystérique à l'endroit du monde extérieur, et véritable bourreau de son entourage. Quant au troisième, Laurent Dahl, il semblait voué à l'existence tranquille d'un petit financier de bureau. Bien au contraire, il suivra le chemin d'un de ces traders mégalomanes et hallucinés, et devint rapidement l'une des stars de la finance internationale. Grandeur et décadence d'un spéculateur, le schéma est bien connu.

Le roman ne s'arrête pas là. De la terrasse du Nemours, ce café de la place Colette, viennent s'y superposer les pensées et autres émois du narrateur, au cours desquels il se laisse aller à de trop longues digressions quant à l'automne, à l'esplanade du Palais-Royal. Et en filigrane, toujours, une histoire au centre de laquelle évolue sa voisine du quatrième, une histoire de conférence à Gênes, un peu mystérieuse.

Au-delà de cet imbroglio de récits, dont on passe, sans cesse, de l'un à l'autre, au risque d'ailleurs de s'y perdre, que dire de l'ouvrage d'Eric Reinhardt? Qu'il fourmille de clichés, d'images d'Epinal parfois trop convenues? Assurément. Mais qu'Eric Reinhardt est un écrivain, un vrai, et que Cendrillon est un bon roman? Là encore, c'est certain. A le lire, la prose est riche et nourrie, il est réellement porteur d'un style, de choix clairement assumés. C'est d'ailleurs un parfait héraut de cette littérature française contemporaine. C'est peut-être pour cette raison que, malgré tout cela, l'on ressort tout de même peu convaincu. Peut être parce qu'après tout, tout le monde ne peut s'éprendre de ce courant littéraire aujourd'hui répandu, riche de propos d'une acerbe crudité, et dont on a du mal à en définir les traits. Pourtant, il existe. Et ne plaît pas toujours.

Alors, objectivement, Cendrillon est un bon roman. Il faut bien le constater. Mais de ceux dont nécessairement, la réception sera ambivalente et partagée. Ici, il n'a pas pris. Il aurait pu en être autrement. Quoique.


Eric Reinhardt, Cendrillon, Stock, 2007, 577 pages, 24 €

10 octobre 2007

Retours à Trieste


Retours à Trieste, de Silvia Bonucci, est une surprise. Il faut dire que l'attention ne se porte pas naturellement sur cet ouvrage, bien qu'il émane d'un de ceux dont on dira certainement qu'il constituera l'un des dignes représentants de la littérature italienne contemporaine. Et pourtant, une fois en main, une fois cette attention, peut-être un peu longue à venir, fixée sur l'objet, de la surprise, on évolue vers le contentement. Celui d'avoir trouvé un livre plaisant, tout simplement.

L'histoire d'une famille juive de Trieste, au début du XXe siècle, est déroulée, au fil des pages. Cette famille juive n'a rien de normal. Le père, Sandro, est le dernier d'une lignée de banquiers. La mère, Gemma, est un être hors normes. Essentielle, volubile, mondaine, d'une beauté assurément renversante, elle a tout d'une femme. Peut-être un peu moins d'une mère. Atrocement égoïste, mais pourtant non dénuée de sentiments, elle écume les salons de l'époque, virevolte de spectacles en dîners, délaissant ses chers enfants aux bons soins des innombrables gouvernantes et autres percepteurs. Si Dolly, la deuxième, ne semble faire de réelles difficultés, il en va différemment de Marcello, douloureusement tourmenté. Marcello, c'est l'enfant terrible; il devient celui dont on ne sait que faire, celui que l'on amène à ce spécialiste viennois qu'est le docteur Freud, d'une spécialité, à vrai dire, encore naissante. Rien n'y fait, maison de repos et toxicomanie deviennent son quotidien. Quant au dernier, Titi, il est cette bouffée d'air frais, à en devenir le fondement délicat d'un édifice sur le point de s'affaisser.

Et si la famille Levi souhaitait trouver une certaine stabilité, ce n'est certainement pas dans le contexte qui l'entoure qu'elle y réussira. C'est qu'ils sont continuellement en déplacement, de Trieste à Paris, en passant par Le Caire et Milan. Les évènements politiques ne sont pas plus propices à l'établissement d'une certaine harmonie. La guerre monte, contribuant à perpétrer, au gré de confiscations infondées, la déroute financière de la dynastie. Le facisme, terrible, pointe. Et pourtant, toujours, Trieste, apparaît, dans son authenticité, dans toute sa vérité, un peu à la manière d'un eldorado, d'une de ces chimères dont on sait bien qu'elles n'existeront plus.

Retours à Trieste a donc tout d'une fresque. Pour autant, il n'en est rien. C'est autre chose, tout aussi bien. En réalité, l'histoire n'est pas linéaire. Trois personnages, centraux, sont racontés par trois narrateurs, eux-mêmes centraux. Les pensées s'entrecroisent, les récits se confrontent, sans pour autant glisser dans le travers d'une fastidieuse répétition. Et c'est au terme de ces petites histoires, que la grande histoire se construit. Quant au style, s'il n'a rien de flamboyant, il reste agréable, sans excès, et l'exercice amusant. Un regret, toutefois. Trieste. On la perçoit derrière, parfois au travers de descriptions plus précises, on l'imagine. Mais c'est insuffisant. le récit y aurait sans doute gagné à se pénétrer plus profondément de cette atmosphère urbaine si particulière.

Il reste qu'au-delà, voilà un bon roman. Un roman qui suffit à se convaincre de la vigueur des lettres italiennes actuelles. Un roman dont on attend que son auteur livre le prochain.


Silvia BONUCCI, Retours à Trieste, Seuil, 2007, 265 pages, 21 €

4 octobre 2007

Meilleurs souvenirs de Grado

Meilleurs souvenirs de Grado, pièce écrite en 1976 par Franz Xaver Krœtz et mise en scène par Benoît Lambert, est le récit d’un couple d’allemands, Karl et Anna, proches de la cinquantaine, qui se rendent en Italie pour séjourner durant deux semaines dans un hôtel minable en pension complète. Au programme, découverte de la plage, située à dix minutes de l’hôtel - contrairement à ce que prévoyait la brochure qui promettait une vue sur la mer -, visite de la basilique Saint-Pierre, pont des Soupirs, promenade en bateau, concert de musique classique, et autres activités « clichés » qu’il faut avoir faites lorsqu’on est à tel endroit.

On sourit souvent, on rit même parfois, mais malgré l’humour grinçant distillé tout au long de la pièce, on peine à se moquer de ces personnages attachants, qui ne connaissent que la notion de labeur, et pour qui la valeur travail est prédominante, parce qu’il n’ont jamais rien connu d’autre, de par le milieu modeste dont on les imagine issus.

Anna et Karl forment un couple traditionnel, solide et uni.
Elle est tantôt anxieuse, tantôt hystérique ou enthousiaste, voire les trois à la fois! Arrivée à Grado, passées les premières heures de repos suivant un trajet pénible en voiture sur des routes nationales à moindre frais, elle est comme une enfant qui veut tout découvrir. Elle ne travaille pas, n’a pas de réelle vie sociale et ne vit qu’à travers celle de son mari. Conformément aux valeurs traditionnelles de l’époque, et bien qu’ils ne fassent pas partie de la catégorie la plus favorisée, elle s’occupe de leur enfant et c‘est cela sa seule activité. Il lui fera d’ailleurs remarquer que c’est lui qui « ramène l’argent à la maison » , en bon père de famille qui a sacrifié sa vie au profit de ceux qu’il aime.
Karl est d’ailleurs fatigué, usé par son travail à l‘usine. Il en est devenu très terre à terre, comptant le moindre pfennig qui sort de sa poche -chaque activité proposée par Anna est automatiquement traduite dans l’esprit de son mari en autant d’argent qu’il va falloir débourser-. Il semble avoir accepté de partir en vacances parce qu’il est de bon ton de pouvoir dire qu’on y a été, pour pouvoir s‘en enorgueillir auprès du peu d‘amis qu‘ils ont.
Pourtant, ces vacances ont quelque chose de salvateur pour ce couple qui a laissé s’installer la routine, et dont la libido s’est perdue en route.

Sur une scène reproduisant en arrière-plan une photographie grandeur nature de vacanciers sur une plage, réchauffée par une lumière intense, qui devient aussitôt veloutée une fois replongé dans l’intimité du couple, le tout ponctué de standards italiens mielleux, les deux comédiens, dans une mise en scène convenue, parfois inventive, sont bluffants de sincérité et de vérité. Ils prennent plaisir à jouer ensemble, et on en prend à les regarder, même si l’on ne parvient pas totalement à aimer cet ensemble empreint de tristesse et de mélancolie.
Les comédiens jouent juste et réussissent à communiquer, leur quotidien, la misère des personnages qu’ils incarnent, mais le texte lui-même est peut être le défaut majeur d’une pièce qui du coup perd de sa force, de sa puissance dénonciatrice: que cherche d‘ailleurs à dénoncer l’auteur? Que la « classe » ouvrière peine à s’offrir des vacances décentes? Que l’on est entré dans l’ère ultra consumériste et qu’il est répréhensible d’entretenir l’illusion que l’on appartient à une catégorie sociale se distinguant par des habitudes de consommation? Que les couches les plus populaires sont condamnées à devoir rêver de ce qu’ils n’auront jamais ou de ce qu’ils ne comprendront peut-être jamais car le concret les domine et l‘abstraction leur est inaccessible? On pourrait croire que Kroetz méprise ses personnages, qu’il voit anesthésiés par le désir d’obtenir, d’acquérir toujours plus de biens matériels futiles, attirés par toujours plus de nouveautés, et passant en fin de compte à coté de l’essentiel, dont-ils n’ont finalement pas idée! Mais il n’en est rien. L’auteur aux convictions communistes affirmées décrit des personnages qu’il aime et qui le touchent mais il ne le montre pas assez car le texte ne frappe pas assez fort; il se borne à constater, à décrire la misère d’une catégorie sociale, sans jamais prendre position. Oui, il peut paraître cruel, comme le relève, amer, Karl, de savoir qu’il ne travaille pas moins que ceux qui gagnent quatre fois plus. S’il y avait une proportionnalité parfaite dans l’équation réunissant quantité de travail et quantité d’argent, ça se saurait!…

Meilleurs souvenirs de Grado de Franz Xaver Krœtz, mise en scène de Benoît Lambert
Au TNS depuis le 27 septembre jusqu’au 20 octobre 2007, du 11 au 21 décembre
Au Granit-scène nationale de Belfort, et à Paris, du 17 janvier au 2 février 2008 au Théâtre 71- scène nationale de Malakoff

Semper Augustus


C'est bien d'une affaire de tulipes dont il est question dans ce dernier roman d'Olivier Bleys, Semper Augustus. D'ailleurs, voilà là le nom d'une tulipe, plus exactement celui d'un bulbe de tulipe. Et pas n'importe laquelle, la plus rare. Et de toutes les contrées qui se prêteraient le mieux à une histoire de la sorte, la Hollande, ou plutôt à l'époque, les Provinces-Unies, figure en bonne place. Le décor est donc planté, Haarlem, les années 1630.

L'épisode historique qui sert de trame au roman est intéressant. La famille van Deruick, spécialisée dans le négoce d'étoffes, s'apprête à voir son chef de famille quitter la maison, pour des rivages aux cieux sans doute plus cléments, ceux du Brésil. La vie étant particulièrement dure à Haarlem, le père cherche à glaner fortune de l'autre côté de l'Atlantique. Aussitôt Wilhem, l'aîné prend en charge les trois autres enfants. Rapidement, il prend contact avec le richissime recteur Paulus van Bereysten, auprès duquel le père l'avait benoîtement recommandé.

La rencontre produit immédiatement ses effets. C'est que Paulus, entre autres activités, est négociant de tulipes. Et l'époque est particulièrement féconde à propos de cette espèce bien particulière de commerce, dans la mesure où une sérieuse fièvre spéculative s'est emparée de la sage Hollande. Les tulipes s'arrachent, au gré de folles ventes aux enchères. Le riche recteur initie patiemment l'aîné des Deruick aux arcanes de ce monde étrange et lui assure une position enviable. Deruick réussit, tout semble prospérer pour le mieux. La famille s'enrichit, au prix, toutefois, de dissensions criantes. Mais jusqu'à ce que les circonstances évoluent. C'est qu'en effet tout cela ne durera guère, les Deruick se frottant aux roides calculs du recteur. Et la chute, naturellement, sera rude.

Le mérite d'Olivier Bleys est grand. C'est celui de tirer une histoire honnête, rondement menée, d'un évènement historique assez méconnu, il faut bien en convenir. Et pourtant cette fièvre spéculative, cet engouement irrationnel pour le marché de la tulipe, tout cela n'est autre que l'Histoire. Ainsi, l'auteur, au terme d'une belle écriture, nous plonge avec aisance, dans ce monde aux allures quelque peu ésotériques. Le livre est bien documenté, rien ne semble approximatif. Assurément, c'est un livre d'enseignement, sans pour autant verser dans une érudition susceptible de desservir le propos.

Il reste que, bien sûr, le roman ne résiste pas à quelques lieux communs éculés, qu'on aurait peut-être aimé pouvoir éviter. Une belle leçon de morale s'en dégage. Peut être trop belle. Mais allons, tout est affaire de goût dira-t-on, et rien de bien grave toutefois. L'impression finale reste bien celle d'un ouvrage agréable et solide. A peine le livre refermé, on se prend d'une subite envie de fureter plus avant dans les méandres de cet épisode de l'histoire des Pays Bas. A cet égard, la pari est réussi.


Olivier BLEYS, Semper Augustus, Gallimard, 2007, 335 pages, 19,50 €

3 octobre 2007

Kafka sur le rivage




Au début, on se dit que les premières lignes qui se déploient sous nos yeux ne sont que le reflet des divagations improbables d’un cerveau malade.
On cherche en vain une cohérence, une structure qui nous permettent de comprendre où est-ce que l’auteur veut nous emmener. Un adolescent mal dans sa peau qui converse avec un garçon nommé Corbeau, un vieillard simple d’esprit qui discute avec ses amis les chats... La perplexité le dispute à l’ennui.
Murakami saute du coq à l’âne sans crier gare et on pense qu’on ne va certainement pas tarder à laisser gentiment ce livre retourner dans les tréfonds de l’oubli, parce que, franchement, on n’a pas que ça à faire.
Mais petit à petit, sans véritablement le vouloir et même à son corps défendant, on se laisse happer par l’histoire. Dans ce monde qui est le nôtre, on découvre les contrées obscures de l’inconscient qui sommeille en chacun de nous.
L’écriture est dépouillée, naïve, mais elle reste pourtant d’une efficacité redoutable. Elle est l’instrument du récit, le mettant magnifiquement en relief et lui permettant ainsi de déployer toute sa puissance.
« Kafka sur le rivage » est un diamant brut, un conte initiatique qui nous est raconté avec un onirisme aussi déroutant que délicieux et une poésie qui se retrouve à chaque page. Une fois que Murakami nous tient solidement prisonniers entre ses griffes, on ne perd plus le fil, on est entraîné avec fracas dans un univers parallèle où l’impossible n’existe pas.
C’est ici que réside la grande force de ce livre, dans la capacité de l’auteur à faire de l’extraordinaire un événement banal en nous plongeant dans la tête de ses deux héros.
Grâce à Kafka et Nakata, dont les aventures sont pourtant a priori un non-sens complet, on comprend qu’aucun acte, absolument aucun, n’est absurde à partir du moment où il correspond à une quête. Chacun poursuit un but à sa manière et sa poursuite peut parfois être le but lui-même.
A la fin, une fois que le dos du livre se referme définitivement sur les dernières lignes, on se dit qu’à bien y réfléchir, le cerveau malade n’est pas toujours celui que l’on croit...

Haruki MURAKAMI, Kafka sur le rivage, éditions Belfond, 2005, 618 pages, 21,85 €

24 septembre 2007

Anybody out there

Alors que je me promène dans les rayons d’une grande librairie, je découvre le « dernier Marian Keyes ». Aucune hésitation, je le prends avec moi. Depuis que je l’ai découverte en 1999, Marian Keyes ne m’a jamais déçue.
Et pourtant, je dois avouer que j’ai mis beaucoup de temps à finir Anybody out there. La quatrième de couverture faisait pourtant les éloges habituels des romans de Marian Keyes ; on lit même une phrase presque anodine : « le meilleur roman de Keyes ». Tout un programme.

Le dernier roman de celle que l’on a surnommé la reine de la chick lit irlandaise nous propose de vivre un peu plus d’un an aux côtés d’Anna Walsh. Après Claire (Watermelon), Rachel (Rachel’s holiday), et Margaret (Angels), le temps est venu d’en apprendre plus sur la quatrième sœur Walsh.
Anna est la rêveuse de la famille, celle qui a le moins le sens des réalités. Installée à New York, elle mène une vie épanouie. Jusqu’au jour où survient l’insoupçonnable. Déni, désarroi, dépression puis rédemption. Le cocktail est fort mais bien dosé : Marian Keyes distille, avec style, des petites doses d’humour, de cynisme et de poésie.
Tous les ingrédients habituels.

D’où vient alors cette absence de véritable satisfaction en reposant le livre ? Le mystère du prologue est longtemps mis de côté. Trop longtemps pour ne pas être éventé au moment de le résoudre à la fin de l’histoire. Mais il faut dire qu’il ne s’agit nullement d’un roman policier.
Est-ce vraiment le meilleur roman dont il était question sur la couverture ? Pour certaines, peut-être. Mais pas pour moi. C’est certainement un sentiment très personnel : je n’ai pas pu m’attacher à Anna comme cela avait été le cas pour Katherine (Last Chance Saloon), Lucy (Lucy Sullivan is getting married) ou Claire (Watermelon).

C’est un bon roman pour fille, mais sans doute pas le meilleur. On rit un peu, on verse une petite larme. Mais ce n’est rien de bouleversant. Rien d’incontournable.
En attendant le prochain …


Anybody out there, Marian Keyes
Penguin, 2007, 593 pages, 8 euros
Les romans de Marian Keyes sont disponibles en français chez Belfond ou Pocket.

23 septembre 2007

Noces au Paradis

Au cours d’une nuit passée dans un refuge de chasse, deux hommes, Mavrodin et Hasnas, vont revivre par leurs confidences respectives, la relation amoureuse qui les a bouleversée à jamais, et réaliser que la même femme a traversé leur vie pour le meilleur et pour le pire.

Mavrodin est un écrivain reconnu, âgé d‘une trentaine d‘années et fréquentant l‘intelligentsia bucarestoise. Tout lui sourit, ses livres se vendent bien et font autorité, mais pourtant on le sent désabusé, plus rien ne le surprend. Il va même jusqu’à imaginer les réactions que peuvent susciter ses œuvres, et le prestige qu'il peut en retirer. Il est conscient du magnétisme qu'il exerce sur les autres de par cette activité et en joue, au cours des soirées mondaines auxquelles il est convié. C’est d’ailleurs au cours d’une réception qu'il rencontre Ileana, une femme d’une beauté rare, intelligente, mystérieuse et froide, et c’est peut être justement cette indifférence qui interpelle Mavrodin, lassé de savoir qu'il peut obtenir ce qu'il désire, comme l’enfant gâté qu'il est.
La magie opère instantanément. Des sentiments réciproques semblent très vite les unir; l’emballement dont fait preuve Mavrodin est à ce titre très touchant car il est animé du même enthousiasme qu'à l'âge des premiers émois, au point de susciter par moment l’écoeurement, par un excès de mièvrerie parfois irritant.
Pourtant il s’égare; ce qu'il croyait acquis va le fuir. Il ne réalisera que trop tard que bien avant qu'Ileana s'en aille, le lien qui les unissait était déjà fragile; mais tourné vers lui-même, il lui était impossible d‘en prendre conscience.

Hasnas connaîtra un destin similaire et tout aussi sévère; il se croyait «propriétaire d’une belle épouse », comme il se plaira à le dire, ce qu'elle ne tardera pas à contredire au premier faux pas de son riche époux, trop fier pour reconnaître à temps sa part de responsabilité dans leur chute.
Cette femme, Ileana pour l’un et Lena pour l’autre, n’est autre que la symbolique de l’être parfait, du « miracle » que l’on n’attendait plus et qui a permis ces noces éphémères au paradis, mais que l’on a laissé s’échapper par manque de lucidité, par naïveté, et surtout par égocentrisme qui finit, si l’on n’y prend pas garde, par ronger de manière insidieuse une relation passionnée, ne laissant place qu'aux regrets que se livrent Mavrodin et Hasnas. Les miracles n’ont-ils pas cela en commun d’être identifiés bien après leur manifestation?

Au-delà de cette métaphore à caractère divin, chère à l’historien des religions qu'est avant tout Mircea Eliade, on peine parfois à adhérer au récit, raconté par deux hommes arrogants, unis par la même femme, laquelle est décrite comme entière et ne pardonnant nuls errements. L’absence de point de vue féminin permet difficilement de prendre la mesure des décisions irrémédiables d'Ileana, qui pourraient être considérées comme hâtives, voire capricieuses, égratignant par là même l’image de la femme. Ce roman n’en reste pas moins une œuvre que l’on prend plaisir à savourer jusqu’à la dernière page, de par une plume d’une très grande poésie.

Mircea Eliade, Noces au Paradis, Editions Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1981, 265 pages

21 septembre 2007

Et Nietzsche a pleuré



Il aura fallu du temps pour que la France découvre Irvin Yalom. Avec la traduction toute récente d'un de ses ouvrages publiés en 1992, Et Nietzsche a pleuré, c'est désormais chose faite, et il n'est donc plus d'excuse pour ne pas s'intéresser aux romans du psychiatre californien. Ce dernier livre ainsi mis à la portée du lecteur français encore rétif, on le sait bien, à la lecture en version originale, permet de se convaincre du talent de l'écrivain.

L'idée est intéressante, il s'agit d'imaginer une éventuelle rencontre entre Joseph Breuer et Friedrich Nietzsche. Quand ? En 1882. Où ? A Vienne. Le premier est un médecin viennois, excellent diagnosticien. Mais c'est aussi l'un des pères de la psychanalyse moderne, le premier médecin d'Anna O, hystérique, elle-même bien connue pour avoir été ensuite soignée par Freud, ami de la famille Breuer. Le second, naturellement, nul n'est besoin de le présenter.

Et c'est par la séduisante Lou Salomé, amour éphémère du philosophe, que les deux hommes furent amenés à se rencontrer. Celle-ci, au détour d'un café pris à Venise, réussit à convaincre Breuer de s'occuper du cas de son ancien amant. Celui-ci, éconduit, se porterait au plus mal. C'est donc d'un "médecin du désespoir" - l'expression est jolie - qu'il aurait besoin. Une cure par la parole.

Le stratagème se met en place, Nietzsche ne doit pas être au courant. Rancuneux à l'endroit de la jeune Lou, il ne serait certainement pas enthousiaste à l'idée de consulter un médecin de cette sorte. Ses amis réussissent toutefois à le persuader de se rendre à Vienne pour consulter le Docteur Breuer, afin de frotter le cas de ses atroces migraines à l'excellent diagnostic de ce dernier. Et c'est là, progressivement, que se scelle le pacte entre les deux hommes. Nietzsche, non sans réticence, accepte de rester. Toutefois, c'est à un véritable échange que les deux hommes devront se livrer. Nietzsche s'occupe de Breuer, un Breuer supposé simuler. Breuer s'occupe de Nietzsche. Analyse - bien que le concept soit encore anachronique - réciproque.

L'allemand se prend au jeu, et la conversation entre les deux sommités est brillante. D'un semblant de patient, Breuer en devient un véritable, guérissant ainsi ses obsessions, tout pénétré qu'il est des préceptes philosophiques de Nietzsche. "Deviens qui tu es" résonne, les deux hommes se livrent. Yalom parvient à récréer les conditions de cette formidable émulation intellectuelle. Au surplus, et au détour d'une écriture agréable, ce roman est une invite à redécouvrir l'oeuvre du philosophe dont l'écrivain réussit le tour de force d'en mettre les éléments cardinaux à la portée du lecteur. Breuer versus Nietzsche, Nietzsche versus Breuer, des balbutiements de la psychothérapie à l'initiation philosophique, c'est assurément là un roman complet que livre Yalom.


Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Galaade Editions, 2007, 416 pages, 24 €

18 septembre 2007

Le rapport de Brodeck

Le dernier ouvrage de Philippe Claudel, régulièrement encensé par la critique, figure sur la liste des quinze romans publiés tout récemment par l'Académie Goncourt. Il est donc susceptible d'obtenir cette précieuse récompense, si convoitée, qu'est le prix éponyme. Ce n'est toutefois certainement pas la raison qui pousse à découvrir, puis à lire le rapport de Brodeck. Non, bien au contraire.

Il s'agit plutôt ici de l'histoire. Elle attire l'oeil. Pourquoi ? Parce qu'en cette rentrée littéraire, il ne s'agit pas d'un énième roman sur la guerre. De guerre, bien sûr, il en est question. Mais il s'agit du temps de l'après, de cette période trouble, si propice aux bassesses et errements de l'âme humaine. La guerre, elle est en filigrane, derrière, dans toute son horreur. Elle plane.

Le décor est celui d'un petit village d'Alsace-Lorraine, frontalier, perdu au milieu de nulle part, perdu au milieu de vallées encaissées. Brumeux, calme, le village semble vivre au gré d'une léthargie pesante. Philippe Claudel distille savamment les conditions d'une atmosphère sordide, alimentée par la petitesse des personnages dont l'auteur brosse brillamment le portrait. Toute une ambiance, si finement tissée autour d'une épaisse gangue de délicates descriptions.

Et ici, le temps de la paix est revenu. Le problème, c'est que depuis, il s'est passé l' "Ereigniës", cet évènement cruel et terrible, auquel tous les hommes du village semblent avoir participé. Mais il faut dire que l'arrivée de l' "Anderer", si particulier, si insolent dans sa différence, les a surpris. De cette occurence atroce, Brodeck sera chargé d'en relater les conditions, d'en faire le rapport. A dire vrai, il n'aura guère le choix. Après tout, il a fait des études, dispose d'une machine à écrire, et son travail n'est-il pas précisément de dresser des rapports, ennuyeux, envoyés ensuite à l'administation? Brodeck va donc s'atteler à cette tâche ingrate. Il s'y soumet avec zèle, sous l'oeil soupçonneux des hommes du village, ceux là même qui sont à l'origine de l'évènement. Mais bien sûr les choses ne s'arrêtent pas là et derrière le rapport de Brodeck, il y a l'histoire de Brodeck. C'est que ce dernier a fort à dire. Beaucoup à raconter. Rescapé des camps, plutôt miraculé, il nous conte son calvaire et la difficile réadaptation qui s'ensuivit.

Le livre de Philippe Claudel est bon, c'est indéniable. D'une manière générale, au détour d'une histoire simple, le rapport de Brodeck nous renvoie à la médiocrité. Il reflète assurément le difficile rapport à l'altérité qui prévaut chez certains. Loin de toutes prétentions, il se laisse aisément lire, à travers un style bien agréable, nourri de fines réflexions et d'une langue élégante. Force est de constater d'ailleurs que l'effort va bien au-delà. Certaines des descriptions sont puissantes, excellentes. Elles retournent, prennent à la gorge. Le livre se vit, on perçoit si facilement cette atmosphère délétère que reproduit l'auteur. Progressivement, on sent sourdre l'évènement. Il devient impossible d'arrêter la lecture. Intense le roman se construit pas à pas. C'est incontestablement là un bel ouvrage.

Philippe CLAUDEL, Le rapport de Brodeck, Stock, 2007, 401 pages, 21,50 €

15 septembre 2007

Victor ou les enfants au pouvoir


Au théâtre Antoine, ors et fauteuils rouges, foyer XIXe romantique, se joue Victor ou les enfants au pouvoir, cette pièce de Roger Vitrac, surréaliste de la première heure, si froidement reçue par la critique lorsqu'elle fut présentée en 1928. Ce n'est d'ailleurs qu'avec la mise en scène qu'en effectua Jean Anouilh, en 1962, au théâtre de l'Ambigu, que ce texte particulier connut une certaine célébrité. Et aujourd'hui, c'est au tour d'Alain Sachs de s'attaquer au précurseur du théatre de l'absurde, à ce prédécesseur de Ionesco. Le rôle titre, celui de Victor, est assuré par Lorant Deutsch.

Qu'en est-il du résultat? L'histoire est somme toute assez banale, tant on sait que Vitrac était fasciné par l'univers de l'enfance. C'est l'anniversaire de Victor que l'on fête. Il a neuf ans. Etrangement d'ailleurs, celui-ci n'a parmi ses invités qu'une seule compagne de son âge. Les autres, ce sont des adultes. Son père, sa mère, bien évidemment. Puis les parents de cette jeune camarade, dont la mère entretient des rapports plus que privilégiés avec le père de Victor, et dont le mari est un peu fou. Enfin, au nombre des convives, figure également un autre ami de la famille, un général. C'est donc, Victor au milieu d'un monde d'adultes, un enfant parmi les grandes personnes. Or, c'est bien tout le contraire. C'est plus sûrement un monde d'adultes autour de Victor. Victor est le centre, l'objet de toutes les attentions. Il domine. Et là où le bât blesse, c'est que Victor n'est précisément pas un enfant des plus aimables, ni des plus affables. Excessif, autoritaire, arrogant, cynique, bigrement intelligent, il flirte avec une certaine méchanceté, une méchanceté bien loin d'être enfantine.

La soirée, bien naturellement, dans ce vaudeville qui vire au tragique, ne sera pas de tout repos. Victor poussera à bout les uns, puis les autres. Tout s'emballe, tout explose. Et c'est un texte étrange que celui de Vitrac. Aux réparties absurdes, vides, s'entremêlent les saillies les plus acerbes, si pleines de sens. Un vrai festival de mots.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que le résultat, quant à la mise en scène, n'emporte pas la conviction. Les acteurs s'agitent, s'énervent, bien de trop. Le jeu est bon, certes, mais exténuant. On a peine à y entrer. Lorant Deutsch n'y est pas étonnant, bien loin de là, et force est de constater que le seul qui semble réellement s'en sortir est le mari trompé. Peut-être, au crédit des acteurs, est-ce la pièce de Vitrac qui veut cela. Sans doute est-elle difficile à jouer et il est indéniable que l'effort est fourni. Il reste qu'il n'y a rien là d'exceptionnel, et les longueurs ne sont pas évitées. Surtout d'ailleurs après l'entracte.

Mitigé. C'est dans cet état d'esprit que l'on ressort de cette pièce. Le texte est beau, la langue est jolie. Il reste que comme toujours, pour le théâtre de l'absurde, il est difficile d'accès. La mise en scène était donc confrontée à un défi d'envergure. A t'il été relevé? Rien n'est moins sûr.


Victor ou les enfants au pouvoir, Mise en scène d'Alain Sachs (Avec Lorant Deutsch, Christiane Millet, Philippe Uchan), du 6 septembre au 28 octobre 2007, Théâtre Antoine - Simone Berriau (14, boulevard de Strasbourg - 75010 PARIS)

14 septembre 2007

L'oeuvre de Dieu, la part du diable


C'est certainement une impression de puissance qui se dégage de ce magistral roman de John Irving. Puissance. Puissance des mots, puissance des personnages, puissance des situations. De la première à la dernière page, loin d'ailleurs, l'on est happé par l'ensemble, habité, comme noyé dans ce festival joyeux, mais pourtant tellement triste.

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est d'abord le roman de Saint Cloud's. Dans cet orphelinat du Maine - le contraire eut été étonnant -, son directeur, le docteur Wilbur Larch, aficionado de la drogue à l'éther, officie étrangement, du moins pour l'époque. L'oeuvre de Dieu, d'abord. Wilbur procède bien naturellement à des accouchements, pour toutes ces femmes que la vie n'a guère gâtées, et que les circonstances ont contraint à abandonner leurs enfants. La part du diable, ensuite. Parce que Wilbur Larch se livre également au versant de l'acte précédent. Dans un monde où l'avortement n'est pas légalisé, il en pratique cependant. Sans demander, naturellement, la moindre rémunération, si ce n'est, le cas échéant, une donation pour l'orphelinat. Larch fournit toute l'aide qu'il peut à ces femmes désespérées, et y procède dans des conditions bien meilleures qu'au sein de la floraison de centres clandestins de l'époque et dont la fréquentation pouvait conduire à des suites parfois dramatiques. D'ailleurs, pour Wilbur, c'est un peu tout ça, l'oeuvre de Dieu. Et étant donné qu'il en fallait bien une, éveillé, non éveillé, c'est là la ligne de partage du Docteur Larch.

Vint Homer Wells, un orphelin. Larch se prend d'affection pour lui, une affection toute paternelle. Il le forme, lui enseigne les rudiments de la médecine, à pratiquer des avortements et accouchements, le prédestinant ainsi à prendre, le jour venu, sa relève. Mais le chemin d'Homer prendra un tour différent, à la rencontre de Wally et de Candy, contrecarrant quelque peu les plans du directeur de l'orphelinat.

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est donc cela. Wilbur Larch et Homer Wells. Mais aussi Melony, Curly Day ou Fuzzy Stone, Nurse Edna et d'autres. Toute une galerie de personnages atypiques et marginaux, si généreux, les uns aux destins tragique, les autres au destin plus heureux. Avec en toile de fond, toujours, l'orphelinat de Saint Cloud's, l'aboutissement de tout, le point focal des éternels questionnements.

Le roman de John Irving est une fresque essentielle, majeure, "dickinsonnienne" a-t'on dit, de la littérature américaine contemporaine. Roman engagé, roman passionné, tellement actuel tant la controverse sur l'avortement est vive aux Etats-Unis, l'oeuvre de Dieu, la part du diable constitue l'une de ces pépites que l'on relit avec plaisir, toujours. Roman du temps, l'attente y paie. Comme souvent d'ailleurs. C'est un peu ça, le livre de John Irving. "Il faut attendre voir". Exceptionnel.

John IRVING, L'oeuvre de Dieu, la part du diable, Editions du Seuil, coll. "Points", 1995 (1986 pour l'édition originale), 724 pages, 9,50 €

9 septembre 2007

L'aube le soir ou la nuit


Cela fait partie, dit-on, de ces ouvrages qu'il faut lire. C'est l'un des incontournables de cette rentrée littéraire, toujours plus prolifique. Et comme pour les livres qu' "il faut lire", tous ces ouvrages pour lesquels ne pas s'adonner à la lecture nous ferait presque passer pour quelqu'un de démodé, force est de constater qu'on s'y met avec quelques réticences. C'est vrai que s'agissant de "L'aube, le soir ou la nuit", ce n'est certainement pas le fruit d'errements au gré des rayons de librairie qui nous y a conduit. Non, bien au contraire.


C'est que le sujet est d'actualité. Yasmina Reza, auteur de pièces de théâtre de renommée mondiale, s'est mis en tête d'accompagner Nicolas Sarkozy, tout au long de sa campagne électorale. Plus exactement de mai 2006, alors que l'actuel président de la République était encore ministre de l'Intérieur, à son accession à la magistrature suprême, un an après. Et des innombrables petits cahiers qu'elle a gribouillés, sous l'oeil bienveillant de l'entourage du candidat, Yasmina Reza en a tiré un livre, une sorte de chronique de campagne. Elle y relate les états d'âmes de Nicolas Sarkozy, les temps qu'elle estime fort de leur parcours commun.


Le résultat, assurément, n'est pas un livre politique ordinaire. Rien à voir avec la litanie qui fleurit en tête de gondole des librairies. Pas de révélations, peu de critiques acerbes, encore moins de détails autobiographiques. Pas de sentionnalisme, à tout le moins dans le contenu. C'est juste un journal, le récit de ce qu'elle a vu, de ce qu'elle a perçu. L'idée apparaît donc, de prime abord, sympathique. Sortir de ces livres politiques si attendus, si racoleurs, si compassés, cela n'a sûrement que du bon. Découvrir Nicolas Sarkozy sous la plume d'un écrivain, c'est intéressant.


Pourtant, on est déçu. Non qu'on s'attendait à un monument de littérature, bien sûr. L'ambition du livre n'était certainement pas celle là. Mais quand même. L'écriture apparaît terne, un peu monotone. Le tout n'est pas vraiment alerte. On lit, sans se prendre au jeu, en sentant le temps défiler. D'une idée à l'autre, d'un jour à l'autre, d'une pensée - parfois bien convenue - à l'autre, les pages se tournent, avec cette fâcheuse impression de lenteur.


Rien d'extraordinaire, donc. Rien d'excessif. Rien de ce que ce style d'ouvrage aurait pu pourtant laisser présager. Un exercice intéressant, sans plus. Ce qui est sûr, c'est que le résultat n'est pas à la hauteur du battage médiatique. Alors, oui, naturellement, "il faut le lire". A tout prix? Non.


Yasmina Reza, L'aube le soir ou la nuit, Editions Flammarion, 2007, 186 pages, 18 €

7 septembre 2007

Le Paradis - un peu plus loin



Mario Vargas Llosa est un grand écrivain, l'un des acteurs majeurs de la scène littéraire contemporaine. Sans doute d'ailleurs y excelle t'il plus qu'au sein du paysage politique de son pays d'origine. Et s'il fallait une preuve pour s'en convaincre, "Le Paradis - un peu plus loin" remplirait sans difficulté cette mission toutefois inutile.


C'est assurément un livre d'exception que celui-ci. Livre d'exception, parce qu'il choisit de nous faire pénétrer dans l'intime, dans le psychologique, dans l'analytique, de deux personnes, elles-mêmes d'exception. Rien de moins que Paul Gauguin et sa grand-mère, Flora Tristan. Et toute l'ambition de l'ouvrage est là, retracer les quelques mois, chaotiques pour les deux, qui précèdent la fin de chacun. 1803 - 1903, cent ans les séparent.


Magistral. Ni vraiment un roman, ni vraiment une biographie, "le Paradis - un peu plus loin" est les deux à la fois, mâtiné d'un talent de conteur rarement égalé et d'une érudition sans faille.


L'un des personnages, Paul Gauguin naturellement, est plus connu. La fin de sa vie, assez misérable, certainement moins. Son passé d'agent de change, ses étâts d'âmes, son rapport particulier à la sexualité, tout cela étonne. Gauguin énerve, on enrage. Mais, c'est plein d'admiration devant la puissance du personnage, devant l'entêtement jusqu'au-boutiste du peintre des Iles Marquises qu'on referme le livre de Mario Vargas Llosa.


Le véritable exploit de l'auteur péruvien est sans doute d'avoir ressuscité Flora Tristan. Née princesse d'une famille espagnole installée au Pérou, mais issue d'une union invalide, cette belle andalouse finira enserrée dans le corset d'un mariage minable, battue par son mari, un médiocre graveur répondant au nom d'André Chazal. Douée d'une force de caractère sans précédent, elle s'en déliera, tant bien que mal, à la mesure de ses moyens, fuyant le tragique de son existence. Voyage au Pérou, ensuite, pour y retrouver sa famille, dont elle tirera un livre exceptionnel. Retour à Paris, enfin. Elle se sensibilise aux idées de Fourier et d'autres, écrit, voyage et développe le projet d'une "union ouvrière". Ce sont les derniers mois de son périple que relate l'écrivain d'Arequipa. Ces mois de propagande entre Auxerre, Lyon, Marseille et Bordeaux, alors pourtant même que sa santé était au plus mal.


Féministe, paria, ouvriériste, humaniste, absolutiste, Flora Tristan était tout cela, un destin hors normes, dotant ainsi Paul Gauguin d'un patrimoine génétique considérable. Et c'est ce que nous rappelle Mario Vargas Llosa, dans un récit émouvant et passionnant, certainement l'un de ses meilleurs.


Mario Vargas Llosa, Le Paradis - un peu plus loin, éditions Gallimard, 2003, 531 pages, 25 €

5 septembre 2007

Cartographie des Nuages



Surprenant. C'est le premier mot qui vous vient à la bouche quand on repose cette masse impressionnante de pages qu'est le dernier livre de David Mitchell. C'est que la construction n'est pas banale. Bien au contraire, elle est pyramidale. Assez difficile à se représenter, une telle construction, s'agissant d'un ouvrage. Pourtant c'est bien le tour de force que réussit "Cartographie des nuages". Cinq histoires s'étalent: la première au XVIIIe siècle, la seconde au début du XXe siècle, la troisième dans les années 1960, la quatrième de nos jours, la cinquième plus tard, et la dernière...encore plus tard. C'est donc une première ascendance chronologique. Puis l'on redescend, dans le sens exactement inverse, pour achever le roman (les romans?) avec la première histoire, celle du début. La pyramide est redescendue, la boucle bouclée. Ce qui relie le tout? Un élément de chacune des histoires renvoie à la précédente. Le tout s'imbrique, se reflète, c'est amusant.


L'exercice réalisé par David Mitchell ne s'arrête d'ailleurs pas là. Chacune des histoires obéit à une forme différente et c'est ainsi que l'on évolue du journal de bord au genre épistolaire, en passant par les inévitables mémoires. Il reste que s'agissant de la dernière histoire, l'histoire centrale, celle qui ne se reproduira donc pas, le style, certainement soigneusement choisi par l'auteur, porte un coup sérieux à l'ensemble de l'édifice. Vaine tentative de reproduire le langage parlé, la lecture en devient indigeste.


Quand au fond, le roman s'illustre par sa constance. Les histoires sont intéressantes, certaines assez captivantes et on avoue sans peine qu'on a presque plaisir à retrouver les personnages que l'on avait abruptement quitté, Timothy Cavendish, Adam Ewing, Luisa Rey ou encore Robert Frobisher. On sentirait presque les sons cristallins du sextuor, Cartographie des nuages, si magistralement écrit par ce dernier, dans la chambre d'un hôtel de Bruges.


A dire vrai, tout cela semble bien irréprochable. Pourtant, il manque quelque chose à cet ouvrage qui semble exceller à tous niveaux. Peut être un côté brouillon fait-il défaut. Tout semble trop parfait, trop lisse. Un bel effort, certes. Un trop bel effort, sûrement. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que c'est un peu d'âme, un peu d'aspérité qu'il manque à ce roman. La prouesse du genre a certainement pris le dessus.


David Mitchell, Cartographie des nuages, Editions de l'Olivier, 2007, 658 pages, 23 €

2 septembre 2007

Lucky Boy


Walter Mosley est l'un des écrivains préférés de Bill Clinton. A ce titre, au moins, mérite-t-il que l'on s'y intéresse de plus près. Pourtant, son dernier roman n'a vraiment rien d'extraordinaire, et l'on se prend peut-être à espérer que Mosley s'en retourne aux séries de policiers qu'il affectionnait et dans lesquelles il excellait.


L'histoire de Lucky Boy, si elle fourmille de clichés, est singulière, il est vrai. Au commencement était un médecin de Beverly Hills et une fleuriste des quartiers défavorisés de Los Angeles. Lui, Minas Nolan, est blanc, et vient de perdre sa femme alors qu'elle mettait au monde leur unique enfant, Eric. Elle, Branwyn Beerman, est noire et passe son temps à l'hôpital où travaille Nolan, au service de soins intensifs, attendant que son nouveau-né, Thomas, si chétif, soit hors de danger. Et ce qui devait arriver se produisit, Nolan rencontra Branwyn. Ils tombèrent amoureux, du moins lui. Elle s'installa dans la villa cossue du chirurgien et les deux enfants furent élevés ensemble. Et à côté de l'histoire des deux adultes, c'est surtout l'histoire des deux garçons qui, rapidement, devinrent inséparables. Cependant, tout va s'effondrer. Branwyn va décéder, Thomas sera extirpé de ce foyer par son père biologique, un alcoolique criard et violent, et séparé de son frère.


Là, les choses sérieuses commencent réellement. Là, se déploie la thèse, intéressante, de Mosley. Les deux cent pages restantes, ce sont les tribulations de l'un, les pérégrinations de l'autre, l'un ayant toujours une pensée pour l'autre. Il reste que leurs destins seront foncièrement différents. A Eric, tout sourira. A Thomas, absolument rien. Eric serait dangereux; doué d'une chance hors normes, ce qui lui arrive d'exceptionnel produirait des dégâts collatéraux sur la vie de ceux qu'il aime. Progressivement d'ailleurs, il en prendra conscience. Quant à Thomas, il connaît vraiment la misère. Rien ne lui est épargné. Pourtant, il traverse. Assurément, c'est un rescapé.


Le tableau est maintenant brossé. Le résultat: un roman plat, larmoyant, aux sentiments éculés et fort en poncifs sur la société américaine. La langue est terne, monotone. La galerie des personnages n'est pas achevée. De nombreux auraient pu être évités. Les dialogues ne brillent pas et on n'est jamais vraiment surpris par le fil de l'histoire. On sait bien que tout aurait pu se passer ainsi. On sait bien, comme l'indique la quatrième de couverture qu'avec ce livre, on découvre "un portrait subtil et dérangeant de l'Amérique des races et des classes". Mais, subtil, le mot est un peu fort. Ce n'est pas tellement que le destin de l'un et de l'autre soit si particulier. Malheureusement, dans l'Amérique d'aujourd'hui, cette discrimination dans la réussite est bien présente, à de nombreux niveaux. Il reste que l'imbrication des vies d'Eric et de Thomas semble forcée, irréelle. Plane un zeste d'irrationnel, pas forcément bienvenu. Une thèse intéressante, desservie par une forme décevante. Dans ce roman, on à peine à y rentrer. Dommage.


Walter Mosley, Lucky Boy, Editions Liana Levi, 2007, 332 pages, 21 €

1 septembre 2007

Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme.


C'est un livre assez étrange que celui de Cormac Mc Carthy. On le prend, on l'ouvre et on le referme. Entretemps, on l'a lu en entier. Il a du se passer un voyage. C'est cela sa première force, à ce dernier opus : il vous tient en haleine. De la grande veine de romans américains, ces romans noirs, ces romans où l'on ressent un malaise du début à la fin. Peut être d'ailleurs celui du héros, Llewelyn Moss.

Tout démarre sur les chapeaux de roues. On ne sait pas très bien quand. Un carnage dans un de ces déserts de l'ouest américain, un de ceux pour lesquels on a échafaudé mille légendes sur ce qu'il pouvait bien y avoir sous terre, de ceux dont bien qu'on sache qu'il ne faille pas, on a tout de même envie de s'y aventurer. Moss découvre deux voitures criblées de balles, des cadavres, plusieurs millions de dollars et bien sûr, beaucoup de drogue. A n'en pas douter, le trafic de cocaïne a encore frappé. Parce que Moss est un être humain, parce que Moss a bien sûr une vie misérable - mobile-home et petits jobs - bien qu'accompagné d'une femme adorable, Moss va prendre l'argent. Il va pourtant vite se rendre compte que ce n'est pas le sien, et que beaucoup sont derrière lui. Naturellement, ceux qui en ont après l'argent ne sont pas des tendres. Les vrais propriétaires du magot, bien entendu, sont soucieux de le récupérer. En plus, un tueur à gage bourré d'états d'âme, un ex-officier des services spéciaux. Et la police, qui peine, derrière, et qui tente de dénouer les fils de cette drôle de situation. Et tout ce petit monde, assez hétéroclite, il est vrai, en a après Moss.

Il faut passer sur le style, du moins s'y adapter. En tout cas pour ce qui ressort de la traduction française. C'est qu'il est assez étrange. Pas un signe de ponctuation, si ce n'est des points. Sans doute est cela qui donne au roman cette dimension si saccadée, cette impression de rapidité, presque de temps compté.

Une fois habitué, et au-delà de quelques clichés, on rentre dans un vrai road-movie, déjanté, allumé, halluciné, un imbroglio d'images impensables. Il regorge de scènes d'anthologie dont on aimerait que Tarantino s'empare. En tout cas, c'est un condensé d'Amérique. Pas de n'importe quelle Amérique, c'est vrai. C'est l'Amérique des pick-ups, des motels miteux, de la bière et des petites villes de Californie du Sud à une route principale. C'est l'Amérique qu'on déteste, mais qui attire.

Voilà le mérite de Cormac Mc Carthy. Un film dans un livre, toute une ambiance, toute une atmosphère. Un vrai bijou. Alors pourtant qu'il n'avait plus rien écrit depuis maintenant sept ans, c'est en force qu'il revient.

Cormac Mc Carthy, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme. Editions de l'Olivier, 2007, 292 pages, 21 €.

Harry Potter and the Deathly Hallows

Rien ne sera révélé dans ce billet sur le dénouement de ces sept années qu’aura duré l’affrontement entre Harry Potter et Lord Voldemort, ou sur d’autres éléments constitutifs de l’intrigue. Le but de ce billet n’est pas de gâcher la joie de ceux qui voudront découvrir cette histoire, il est de rendre compte et de susciter l’envie. Car si aujourd’hui, tout le monde sait ce qu’il advient de Frodon Bagins ou de Lizzie Bennet, nous sommes la dernière génération qui ignore comment s’achève la saga créée par J. K. Rowling. Nos enfants ne pourront pas en dire autant.

Si un livre a été attendu, c'est bien celui-là. Pour certains, l'attente aura duré quelques mois, pour d'autres elle aura duré dix ans.
En 1997, J. K. Rowling obtient la publication du premier tome des aventures d'Harry Potter : le contrat de publication porte sur 5.000 exemplaires. En 2007, les sept volumes de la saga ont battu tous les records de vente (il faut compter en centaines de millions d'ouvrages vendus).

La question se pose alors de savoir si ce succès est "mérité". Et la réponse est : oui, mille fois oui !

Après nous avoir donné des pistes à explorer à la fin du sixième tome (Harry Potter and the Half-Blood Prince), J. K. Rowling nous mène sur un tout autre chemin, un chemin parfois très long dont on se demande si le trio pourra trouver l'issue. Cette lenteur momentanée au coeur de l'histoire nous fait perdre pied avec les héros et l’on finit par appréhender le moment où l’auteur devra tout mettre en place hâtivement pour que la conclusion tombe parfaitement. Rien de tel : J. K. Rowling sait distiller ses informations, les présenter au moment opportun et donner le rythme qu’il faut à chaque temps de l’aventure.
Et le lecteur, tout en vivant pleinement avec Harry, Ron et Hermione les moindres détails de leurs angoisses, de leurs joies ou de leurs disputes, obtient toutes les réponses attendues. Même le pottermaniaque attentif au moindre détail. J. K. Rowling nous régale avec son sens du tissage des histoires : tout s'entremêle avec sens et rigueur. On retrouve des personnages rencontrés bien des années auparavant, des endroits traversés à l'occasion des frasques du trio. Tout s'articule merveilleusement. Et l'on se réjouit d'avoir eu de l'intuition pour telle partie de l'intrigue. Et l'on s'en veut de n'avoir pas eu l'esprit plus perspicace pour telle autre.

Le résultat final est un livre noir, dur, violent, magnifiquement rythmé, empreint d’un bel esprit d’aventure où l’amour, l’amitié et le courage sont la clé de tout.


Harry Potter and the Deathly Hallows, J. K. Rowling
Bloomsbury, 2007, 607 pages
Disponible en français le 26 octobre 2007, aux éditions Gallimard.