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23 novembre 2007

Le marin de Gibraltar


Les romans de Marguerite Duras ont toujours quelque chose d'indéfinissable. Et, à cet égard, le marin de Gibraltar, publié en 1952, ne faillit pas à la règle. Toujours cette attente , encore cette torpeur, cette presque moiteur qui devient si caractéristique de la prose de l'auteur.


Il faut dire que s'agissant du marin de Gibraltar, tout commence par un temps de canicule. Une canicule extrême, indescriptible qui s'empare de l'Italie. L'Italie où, précisément, le héros et son amie de l'époque, Jacqueline, décide de passer leurs vacances. Lui, après une enfance passée outre-mer, il est devenu fonctionnaire au Ministère des Colonies, s'attelant à un travail fort peu stimulant, celui de recopier des actes d'état-civil. Quant à elle, elle fait sensiblement la même chose. C'est d'ailleurs là qu'ils se sont rencontrés. Et Florence, après Gênes et Milan, sera le déclencheur, cet instant T, où il prend conscience de l'inanité de sa vie et de sa volonté d'en découdre. Attiré par le récit d'un ouvrier qui leur sert pour un temps de chauffeur, il cherche à tout prix, sans vraiment savoir pourquoi, à atteindre Rocca, petite bourgade côtière. Puis, il s'agit d'y quitter Jacqueline, qu'il n'a jamais vraiment aimé. Et là, il plaque tout, décide de ne pas rentrer en France. Intrigué par cette riche américaine dont le yacht mouille au port de Rocca, il parvient à en faire la connaissance. Et il s'embarque avec elle.


C'est qu'Anna a aussi une histoire. Veuve d'un riche propriétaire, elle parcourt les mers, de ports en ports, à la recherche d'un marin qu'elle croit de Gibraltar, et dont elle tomba éperdument amoureuse. Il est l'archétype du mauvais garçon, l'auteur d'un méfait qui pourtant la fascine. Atterri sur le yacht quelques années auparavant par le biais du hasard, il le quitte quelques temps plus tard à Shanghai, à la faveur d'une partie de cartes. Par la suite, ce ne fut que brèves recontres, épisodiques, pour toujours se terminer par un départ. Départ qui entraîna cette inlassable quête que mène Anne, et à laquelle cet homme, celui du début, bient se joindre. Cette quête sans fin, à laquelle elle ne croît plus vraiment, mais dont elle semble cependant avoir un besoin viscéral.


Du français Anna en est tombée amoureuse, et il en va de même pour ce dernier. Bien que le marin de Gibraltar ne quitte que rarement leur esprit, comme si sa présence intangible avait quelque chose de structurant dans cette étrange relation. N'est ce là qu'un remplaçant, l'instrument d'une attente plus douce? Peut-être. Mais, au fil du temps, il devient autre chose. Progressivement, l'on sent qu'il prend lui aussi sa place, assez prédominante.


Marguerite Duras restitue tout cela avec la finesse qui lui était sienne, avec cette dextérité du français rarement égalée. La langue traduit à merveille tant cette atmosphère bonhomme qui plane sur le yacht que l'étrange pesanteur, assez habituelle chez l'auteur, qui semble imprégner les personnages. Et si le marin de Gibraltar n'est pas le roman que l'on aura préféré chez ce personnage inclassable de la littérature française, ce n'est vraiment là qu'une affaire de goût. Rien de plus.


Marguerite DURAS, Le marin de Gibraltar, Gallimard, coll. "Folio", 2006 (1ère éd. 1952), 429 pages, 7,40 €

18 novembre 2007

La possibilité d'une île

Deux ans après sa sortie médiatisée et un Goncourt manqué, une relecture de ce chef d’œuvre procure toujours autant de plaisir et force l’admiration devant la puissance évocatrice des mots violents et crus qui décrivent un monde vu comme hostile, situé à seulement quelques années de nous, dans un futur proche.
Daniel est un artiste à la notoriété grandissante qui vit de ses one man show, principalement, de ses apparitions télévisuelles, et de ses productions cinématographiques douteuses. Son humour grinçant est sa marque de fabrique; il rit de tout, et en particulier de ce qui pourrait choquer les esprits bien pensants dont il se moque: le conflit israélo-palestinien, les religions, les mœurs sociales... Il aime le sexe et l’argent, peut être l’un plus que l’autre, mais il sait que l’un conduit inexorablement à l’autre et que toute tentative de démonstration contraire serait pure hypocrisie. Il aimerait croire en l’Amour véritable, mais son manque de confiance envers la nature humaine qu’il dissocie à peine de celle de l’animal, le pousse à y renoncer, même si cette constatation lui est douloureuse. Malgré cela, il éprouvera des sentiments pour deux femmes qui n’auront en commun qu’une plastique de mannequin sur papier glacé: « Isabelle qui n’aimait pas suffisamment le sexe, et Esther - de vingt ans la cadette de Daniel - qui n’aimait pas suffisamment l’amour ».
Cette notion de sentiment sera incomprise de Daniel 24, puis de Daniel 25, respectivement 24ème et 25ème générations de clones issus du « géniteur » originel, évoluant environ deux millénaires après lui et qui se livrent à une analyse exégétique du « récit de vie » de Daniel 1, afin de saisir rétrospectivement ce qui animait leurs ancêtres.

Cette distanciation opérée au travers du prisme des Daniel 24/25 est l’occasion d’une critique virulente de notre propre société, de notre propre individualité et de la condition humaine toute entière! Partageant le pessimisme de Schopenhauer dont il est l’un des plus fervent admirateur, Houellebecq frappe fort en développant des thèmes déjà présents dans ses précédents romans: le sexe, les relations homme-femme, la connerie humaine (pléonasme!) sous toutes ses manifestations… Il n’est pas inquiet quant à l’avenir de la société et de l’Homme en général, puisque cela impliquerait qu’il y ait une alternative en sa faveur, or cette alternative n’existe pas. L’Homme est sur la voie de son déclin car il comporte en lui-même les germes de sa propre disparition. La notion d’individu est devenue prépondérante; l ‘ego a pris le dessus, au point qu‘on ne se reproduit plus de manière charnelle mais par clonage, ce qui ouvre les portes d’une certaine forme d’immortalité.
L’environnement dans lequel il évolue est dépeint comme féroce.
Les références aux thèses darwiniennes sont d’ailleurs nombreuses dans le récit de Daniel 25 qui décrit les « sauvages », sorte d’humains primitifs, comme des animaux qui éliminent les plus faibles d’entre eux si la nature ne s’en est pas encore chargée. Les individus âgés et fragiles sont écartés dans cet univers déstructuré proche de l’état de nature décrit par Hobbes.

Loin de la littérature « prozac » dont on pourrait trop facilement le rapprocher, « La possibilité d’une île » fascine par son hyper réalisme.
Vénéré ailleurs, sujet à polémique en France où l’on s’attache à fustiger la forme sans prêter attention au fond qui servirait pourtant de substrat à bien des réflexions, Houellebecq dérange et n’en finit pas de faire parler de lui, indirectement ou non dans la mesure où la question du clonage humain reste encore taboue, alors que la science progresse à grands pas (Un laboratoire américain a d’ailleurs « mis au monde » ces jours-ci le premier clone de primate, génétiquement proche de l’Homme…).

Notons que Houellebecq vient d’achever la réalisation de « La possibilité d’une île » pour le cinéma, dont on reparlera sûrement lors de sa sortie en 2008.

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005.

5 novembre 2007

Le Guépard


C'est une bien belle traduction que nous a récemment livrée Jean Paul Manganaro. Celle d'un roman exceptionnel, lui-même magistralement immortalisé par Visconti, dans un film éponyme et digne vainqueur de la Palme d'or en 1963. A contempler aujourd'hui l'heureuse fortune de ce récit écrit par Giuseppe Tomasi di Lampedusa, c'est singulièrement amusés que l'on redécouvre que l'écrivain sicilien essuyait les refus récurrents des éditeurs italiens de l'époque, Mondadori en tête. L'affront est aujourd'hui réparé. Le Guépard fut publié en 1957, malheureusement à titre posthume. Consécration d'une oeuvre qui n'en méritait pas moins, c'est aujourd'hui l'un des titres majeurs de la littérature italienne de ce siècle. Un classique.

Sans doute parce qu'il en était lui même issu, Lampedusa retrace avec puissance, au fil des années 1860-1910, le destin d'une famille princière siciliene, les Salinà. Se regroupant autour de son chef, l'imposant, le léonin, le "guépardesque" Don Fabrizio, la famille contemple l'irrésistible processus d'unité italienne initiée en ces temps là par Mazzini et Garibaldi. C'est en effet précisément l'époque du débarquement des troubles garibaldiennes, du remplacement d'une monarchie par une autre, celle des Bourbons renversée par Victor Emmanuel, héraut de l'unité. Entre leur somptueux palais de Palerme et leur résidence labyrinthique de Donnafugata, les Salinà évoluent nonchalamment, au gré des évènements politiques majeurs. Au milieu de cette lente érosion qui les guette, et dont on sent que seule la présence de Don Fabrizio peine à contenir les fondements d'un édifice fragile, une passion naît. Celle de Tancredi, le neveu chéri, celui qui prit les armes pour la cause piémontaise, tranchant ainsi avec le tiède acquiescement du prince, pour la fille de l'opulent maire de Donnafugato. Une union qui semble sceller la compromission des Salinà. C'est que si Angelicà est d'une exceptionnelle beauté, elle n'en est pas moins issue d'un monde différent.

Tomasi di Lampedusa conte ici la lucide chronique d'une aristocratie sicilienne en déroute, d'une noblesse décadente. Décrépie comme les palais qu'elle habite. Aux termes d'une écriture riche et baroque, d'un style élégant, magnifiquement restitué par la toute récente traduction, c'est l'histoire d'une caste qui est relatée. Une caste au contact d'évènement qui vont en précipiter la chute, sous l'oeil froid du Prince et de son confesseur privé, le père Pironne. Et du lustre flamboyant des bals donnés et des convenances et bienséances de ce milieu, le Guépard en est le fidèle témoin. Au-delà, c'est une formidable analyse de la Sicile de cette époque, du comportement insulaire d'un peuple qui porte, aux dires de Salinà, depuis vingt siècles "le poids de magnifiques civilisations étrangères, toutes venues de l'extérieur, déjà complètes et perfectionnées", mais dont aucune n'a pu germer en eux. Plus qu'un roman brillant, miroir d'un passé suranné. Une vraie étude de moeurs.


Giuseppe TOMASI di LAMPEDUSA, Le Guépard, Seuil, coll. "Points", Rééd. 2007, 294 pages, 7,50 €.

2 novembre 2007

César Birotteau


C'est bien là le propre de Balzac. Son oeuvre si exceptionnelle semble inépuisable, et les titres défilent. Toujours, inévitablement, il est un roman que l'on oublie, que l'on découvre. Assurément, César Birotteau est de ceux-là. Et s'il ne bénéficie certainement pas de la notoriété aujourd'hui indiscutée des Père Goriot, Colonel Chabert et autre Peau de Chagrin, en dehors du cercle restreint des juristes, ravis de trouver en son sein d'amples développements littéraires à propos du système des faillites, sans doute ne faut-il pas y voir la marque d'une quelconque infériorité. Loin s'en faut. Et pour cause, César Birotteau compte parmi l'un des chefs d'oeuvres balzacien.

On se prend d'une certaine empathie pour César, ce commerçant si bonhomme de la rue Saint-Honoré. Parfumeur de son état, c'est à la Reine des roses qu'il officie. Sous l'oeil bienveillant de son épouse Constance et de sa fille Césarine, il élabore diverses essences aux noms évocateurs, cédant à l'orientalisme ambiant, à l'instar de cette Pâte des Sultanes qui contribua a asseoir son aisance financière. Mais l'heureux parfumeur vient de recevoir la légion d'honneur, certainement, se plaît il à répéter, en raison du fait qu'il siégeait au tribunal consulaire et combattait pour les Bourbons sur les marches de Saint Roch, au 13 vendémiaire, où il fut blessé par Napoléon. Grisé par cet honneur, auréolé du prestige qu'il retirait de sa récente nomination ès qualité d'adjoint au maire du IIe arrondissement de Paris, César en veut plus. Et c'est ainsi qu'il s'embourbe dans une sombre affaire de spéculation foncière afférente à des terrains sis aux alentours de la Madeleine. La difficulté provient du fait que le parfumeur, sûr de sa bonne fortune, y mit l'essentiel de ses économies, et qu'en coulisses, oeuvrait sournoisement Du Tillet, un ancien commis de Birotteau devenu banquier véreux. Et celui-ci voue une haine féroce à son patron de l'époque, concrétisant ainsi son ressentiment au travers d'une manipulation. C'est la chute du commerçant qu'il veut. Rien de moins. Et naturellement, dans ce piège infâme, César s'y jettera à bras ouverts. Aux heures de gloire suivent les temps de malheur, tragiquement couronnés par une faillite retentissante. Grandeur et décadence. Mais bien sûr, c'est sans compter la soif inébranlable d'honneur du parfumeur. Et son entourage, particulièrement aidant.

Classiquement modelé sur le moule balzacien, celui de l'étude quasi entomologique d'un microcosme déterminé, César Birotteau nous révèle avec brio le monde des commerçants parisiens de la Restauration. C'est là l'occasion d'un portrait acerbe de cette classe de la population, une immersion fort réaliste. Balzac est toujours riche d'enseignements et César Birotteau ne faillit pas à cette règle. Que dire de ce magistral exposé des dernières pages consacré à la législation française de l'époque sur les faillites? Que dire de ces éclairantes réflexions sur la justice consulaire, si ce n'est qu'elles sont d'une criante actualité? Et pourtant, au delà de ces aspects scientifiques, il s'agit bien d'un roman, un vrai, où les tribulations de l'infortuné parfumeur passionnent. Doté d'un optimisme remarquable, César Birotteau mérite certainement plus qu'une simple révérence juridique. A n'en pas douter, une oeuvre majeure du corpus balzacien.


Honoré de BALZAC, César Birotteau, Gallimard, coll. "Folio Classique", rééd. 2005, 401 pages, 6,60 €

28 octobre 2007

Triangle

Octobre 2007. L'actualité internationale est marquée par le nucléaire iranien. C'est le moment qu'involontairement je choisis pour lire Triangle de Ken Follett.

1968. Un espion du Mossad, Nathaniel Dickstein, est chargé de pourvoir Israël de la bombe nucléaire. En effet, les services secrets israéliens viennent de découvrir que l'Egypte est sur le point de posséder la bombe atomique, et il semble que la sécurité de l'Etat d'Israël ne pourra pas être assurée sans la possession de la bombe.

Mais ce sont des événements bien antérieurs qui vont conditionner l'exécution de ce plan. Des événements que le prologue situe pendant la Seconde Guerre mondiale et en 1947. C'est l'époque des grands idéalismes. Celle où un monde nouveau est à construire ; et à se partager.


Le reste, c'est un roman d'espionnage, une "aventure tout à fait digne de James Bond", nous dit Ken Follett en post-scriptum. Un Ken Follet pas mauvais, bien documenté. Mais pas forcément très rythmé. On avance, on veut connaître la fin, mais on se dit aussi que la fin, on la connaît. Bien sûr que le plan de Dickstein va aboutir. Bien sûr que la fille est fiable. Bien sûr que les méchants vont perdre (la partie, et la vie).
Quelques facilités aussi. On ne peut s'empêcher de sourire en entendant Al Cortone, un ancien ami que Dickstein sollicite, le "don", raconter sa vie. Au loin, la douce mélodie du Parrain de Coppola déroule ses violons ...
Triangle, c'est l'Occident qui décrit le système communiste, c'est le récit des fedayin qui justifient leur lutte, et c'est Israël qui veut assurer sa position dans une région en proie aux luttes d'influence de la Guerre Froide.

Retour en 2007. Les arguments avancés par le chef des renseignements israéliens sonnent comme un écho à ce que l'on entend en ce moment. Ou plutôt comme un "contre-écho"...

Ça se lit. Mais pas urgemment.


Ken Follett, Triangle, Livre de Poche, 1991, 475 pages, 6 €

21 octobre 2007

Un roi sans lendemain


De Louis XVII, on reconnaîtra bien volontiers que tout semble avoir été dit. Sur ce dauphin au destin tragique, c'est effectivement plus de cent cinquante livres, avec plus ou moins de bonheur selon les livraisons, qui lui ont été consacrés. Et, naturellement, compte tenu du caractère épique de la situation, de nombreuses hypothèses, certaines des plus farfelues, ont été échafaudées au cours de l'histoire. Depuis deux siècles, bientôt trois, inlassablement, le sort de celui qui fut enfermé, avec sa famille dans la sordide prison du Temple, puis ensuite confié aux mains du cordonnier Simon, a été source de moults élucubrations. Assassiné, enlevé, réapparu; on a tout dit, tout soutenu.

L'excellent ouvrage de Christophe Donner, loin de s'ajouter inutilement à cette pile de contributions, y apporte une surcroît indéniable de qualité. L'histoire de ce "roi sans lendemain" y est narrée par le menu, avec brio, sans jamais que l'attention du lecteur ne puisse défaillir. Livre d'histoire tout en étant le livre d'une histoire, celle d'un enfant victime des transformations de son époque, l'écrivain apporte un regard neuf et bienvenu sur ce pan si particulier de notre passé.

La trame narrative qui sous-tend l'ensemble du roman est assez simple et n'est, après tout, qu'un prétexte. Henri Norden, écrivain de renom, se voit confier la rédaction du scénario d'un film qu'une productrice entend consacrer à la vie du jeune fils de Louis XVI. Norden lit, recherche, écrit, et progressivement s'imprègne du personnage. Et parallèlement, l'écrivain tombe amoureux d'une séduisante animatrice d'émissions littéraires. Mais l'histoire d'Henri Norden s'efface bien vite au profit de celle du jeune Bourbon. A telle enseigne d'ailleurs que les brèves incursions qui s'étiolent au fil des pages nous rappellent tout de même les raisons qui nous ont menées là. Elle s'efface bien vite, certes, mais il faut s'en féliciter.

Avec frénésie, on découvre donc la courte vie de Louis XVII. Mais c'est sous un angle nouveau, une perspective jusque lors peu travaillée qu'elle se déroule. Norden s'entiche d'Hébert, qu'il tient pour principal responsable de la mort du royal prisonnier. Hébert le virulent, le sanguinaire, le radical, le chef de fil des sans-culottes, l'un des principaux responsables des massacres de septembre 1792. Hébert le journaliste, l'animateur du Père Duchesne, ce journal quasi satirique dont les articles assassins émaillaient la vie politique révolutionnaire. Tout jeune, il fut chassé d'Alençon. C'est à Paris qu'il prit sa revanche, développant une haine obsessionnelle à l'encontre de la famille royale. Et Donner/Norden de nous faire découvrir là un personnage essentiel à son destin, et plus généralement à la compréhension de la tourmente de l'époque. Un personnage qui participa grandement au sort du dauphin.

C'est ainsi que progressivement un roi sans lendemain se mue en une délicate biographie croisée d'Hébert et de Louis XVII, dont le courage du dernier semble avoir forcé l'admiration de l'auteur. Et toujours, sous cet alibi du roman qui en atténue les éventuels travers encyclopédiques. On est donc fort loin de ces pâles romans historiques qui fleurissent actuellement. Un roi sans lendemain est autre chose. Bien meilleur. Et c'est tant mieux.

Christophe DONNER, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007, 378 pages, 20,90 €

15 octobre 2007

Cendrillon


De la lecture du dernier livre d'Eric Reinhardt, ce qui est certain, c'est que l'on en ressort pas indifférent. Tour à tour détestable, brillant, ennuyeux, haletant. S'agissant de cet épais roman, la palette des impressions semble y passer. Et si c'est de certitudes dont il est question, il en est au moins une, c'est que Cendrillon est un livre déroutant. D'ailleurs, sa structure suffit à s'en convaincre.

Dans ce roman, alternent diverses histoires. Trois, précisément. Celles de trois personnages liés par un passé commun. Ou plutôt, pour être plus exact, devrait-on raisonner en sens inverse. C'est plutôt d'une histoire initiale commune qu'il s'agit, elle-même se distinguant en trois suites distinctes. Et le tronc commun est une famille assez paisible, semblable à de nombreuses autres, provinciale, puis banlieusarde. Il reste que la figure centrale est celle du père, un père qu'on ne peut s'empêcher de trouver pathétique, tant il lui est difficile, au gré des emplois qu'il occupe, de s'affirmer. Impossible modèle pour le fils, qui prendra , suivant les évènements, un tour différent. Au premier, Thierry Trockel, échouera cette vie banale, tout juste troublée par une vie sexuelle pour le moins particulière, et à laquelle Internet semble prendre une part importante. Du deuxième, les circonstances de la vie en feront un pervers psychopathe, développant une animosité hystérique à l'endroit du monde extérieur, et véritable bourreau de son entourage. Quant au troisième, Laurent Dahl, il semblait voué à l'existence tranquille d'un petit financier de bureau. Bien au contraire, il suivra le chemin d'un de ces traders mégalomanes et hallucinés, et devint rapidement l'une des stars de la finance internationale. Grandeur et décadence d'un spéculateur, le schéma est bien connu.

Le roman ne s'arrête pas là. De la terrasse du Nemours, ce café de la place Colette, viennent s'y superposer les pensées et autres émois du narrateur, au cours desquels il se laisse aller à de trop longues digressions quant à l'automne, à l'esplanade du Palais-Royal. Et en filigrane, toujours, une histoire au centre de laquelle évolue sa voisine du quatrième, une histoire de conférence à Gênes, un peu mystérieuse.

Au-delà de cet imbroglio de récits, dont on passe, sans cesse, de l'un à l'autre, au risque d'ailleurs de s'y perdre, que dire de l'ouvrage d'Eric Reinhardt? Qu'il fourmille de clichés, d'images d'Epinal parfois trop convenues? Assurément. Mais qu'Eric Reinhardt est un écrivain, un vrai, et que Cendrillon est un bon roman? Là encore, c'est certain. A le lire, la prose est riche et nourrie, il est réellement porteur d'un style, de choix clairement assumés. C'est d'ailleurs un parfait héraut de cette littérature française contemporaine. C'est peut-être pour cette raison que, malgré tout cela, l'on ressort tout de même peu convaincu. Peut être parce qu'après tout, tout le monde ne peut s'éprendre de ce courant littéraire aujourd'hui répandu, riche de propos d'une acerbe crudité, et dont on a du mal à en définir les traits. Pourtant, il existe. Et ne plaît pas toujours.

Alors, objectivement, Cendrillon est un bon roman. Il faut bien le constater. Mais de ceux dont nécessairement, la réception sera ambivalente et partagée. Ici, il n'a pas pris. Il aurait pu en être autrement. Quoique.


Eric Reinhardt, Cendrillon, Stock, 2007, 577 pages, 24 €

10 octobre 2007

Retours à Trieste


Retours à Trieste, de Silvia Bonucci, est une surprise. Il faut dire que l'attention ne se porte pas naturellement sur cet ouvrage, bien qu'il émane d'un de ceux dont on dira certainement qu'il constituera l'un des dignes représentants de la littérature italienne contemporaine. Et pourtant, une fois en main, une fois cette attention, peut-être un peu longue à venir, fixée sur l'objet, de la surprise, on évolue vers le contentement. Celui d'avoir trouvé un livre plaisant, tout simplement.

L'histoire d'une famille juive de Trieste, au début du XXe siècle, est déroulée, au fil des pages. Cette famille juive n'a rien de normal. Le père, Sandro, est le dernier d'une lignée de banquiers. La mère, Gemma, est un être hors normes. Essentielle, volubile, mondaine, d'une beauté assurément renversante, elle a tout d'une femme. Peut-être un peu moins d'une mère. Atrocement égoïste, mais pourtant non dénuée de sentiments, elle écume les salons de l'époque, virevolte de spectacles en dîners, délaissant ses chers enfants aux bons soins des innombrables gouvernantes et autres percepteurs. Si Dolly, la deuxième, ne semble faire de réelles difficultés, il en va différemment de Marcello, douloureusement tourmenté. Marcello, c'est l'enfant terrible; il devient celui dont on ne sait que faire, celui que l'on amène à ce spécialiste viennois qu'est le docteur Freud, d'une spécialité, à vrai dire, encore naissante. Rien n'y fait, maison de repos et toxicomanie deviennent son quotidien. Quant au dernier, Titi, il est cette bouffée d'air frais, à en devenir le fondement délicat d'un édifice sur le point de s'affaisser.

Et si la famille Levi souhaitait trouver une certaine stabilité, ce n'est certainement pas dans le contexte qui l'entoure qu'elle y réussira. C'est qu'ils sont continuellement en déplacement, de Trieste à Paris, en passant par Le Caire et Milan. Les évènements politiques ne sont pas plus propices à l'établissement d'une certaine harmonie. La guerre monte, contribuant à perpétrer, au gré de confiscations infondées, la déroute financière de la dynastie. Le facisme, terrible, pointe. Et pourtant, toujours, Trieste, apparaît, dans son authenticité, dans toute sa vérité, un peu à la manière d'un eldorado, d'une de ces chimères dont on sait bien qu'elles n'existeront plus.

Retours à Trieste a donc tout d'une fresque. Pour autant, il n'en est rien. C'est autre chose, tout aussi bien. En réalité, l'histoire n'est pas linéaire. Trois personnages, centraux, sont racontés par trois narrateurs, eux-mêmes centraux. Les pensées s'entrecroisent, les récits se confrontent, sans pour autant glisser dans le travers d'une fastidieuse répétition. Et c'est au terme de ces petites histoires, que la grande histoire se construit. Quant au style, s'il n'a rien de flamboyant, il reste agréable, sans excès, et l'exercice amusant. Un regret, toutefois. Trieste. On la perçoit derrière, parfois au travers de descriptions plus précises, on l'imagine. Mais c'est insuffisant. le récit y aurait sans doute gagné à se pénétrer plus profondément de cette atmosphère urbaine si particulière.

Il reste qu'au-delà, voilà un bon roman. Un roman qui suffit à se convaincre de la vigueur des lettres italiennes actuelles. Un roman dont on attend que son auteur livre le prochain.


Silvia BONUCCI, Retours à Trieste, Seuil, 2007, 265 pages, 21 €

4 octobre 2007

Semper Augustus


C'est bien d'une affaire de tulipes dont il est question dans ce dernier roman d'Olivier Bleys, Semper Augustus. D'ailleurs, voilà là le nom d'une tulipe, plus exactement celui d'un bulbe de tulipe. Et pas n'importe laquelle, la plus rare. Et de toutes les contrées qui se prêteraient le mieux à une histoire de la sorte, la Hollande, ou plutôt à l'époque, les Provinces-Unies, figure en bonne place. Le décor est donc planté, Haarlem, les années 1630.

L'épisode historique qui sert de trame au roman est intéressant. La famille van Deruick, spécialisée dans le négoce d'étoffes, s'apprête à voir son chef de famille quitter la maison, pour des rivages aux cieux sans doute plus cléments, ceux du Brésil. La vie étant particulièrement dure à Haarlem, le père cherche à glaner fortune de l'autre côté de l'Atlantique. Aussitôt Wilhem, l'aîné prend en charge les trois autres enfants. Rapidement, il prend contact avec le richissime recteur Paulus van Bereysten, auprès duquel le père l'avait benoîtement recommandé.

La rencontre produit immédiatement ses effets. C'est que Paulus, entre autres activités, est négociant de tulipes. Et l'époque est particulièrement féconde à propos de cette espèce bien particulière de commerce, dans la mesure où une sérieuse fièvre spéculative s'est emparée de la sage Hollande. Les tulipes s'arrachent, au gré de folles ventes aux enchères. Le riche recteur initie patiemment l'aîné des Deruick aux arcanes de ce monde étrange et lui assure une position enviable. Deruick réussit, tout semble prospérer pour le mieux. La famille s'enrichit, au prix, toutefois, de dissensions criantes. Mais jusqu'à ce que les circonstances évoluent. C'est qu'en effet tout cela ne durera guère, les Deruick se frottant aux roides calculs du recteur. Et la chute, naturellement, sera rude.

Le mérite d'Olivier Bleys est grand. C'est celui de tirer une histoire honnête, rondement menée, d'un évènement historique assez méconnu, il faut bien en convenir. Et pourtant cette fièvre spéculative, cet engouement irrationnel pour le marché de la tulipe, tout cela n'est autre que l'Histoire. Ainsi, l'auteur, au terme d'une belle écriture, nous plonge avec aisance, dans ce monde aux allures quelque peu ésotériques. Le livre est bien documenté, rien ne semble approximatif. Assurément, c'est un livre d'enseignement, sans pour autant verser dans une érudition susceptible de desservir le propos.

Il reste que, bien sûr, le roman ne résiste pas à quelques lieux communs éculés, qu'on aurait peut-être aimé pouvoir éviter. Une belle leçon de morale s'en dégage. Peut être trop belle. Mais allons, tout est affaire de goût dira-t-on, et rien de bien grave toutefois. L'impression finale reste bien celle d'un ouvrage agréable et solide. A peine le livre refermé, on se prend d'une subite envie de fureter plus avant dans les méandres de cet épisode de l'histoire des Pays Bas. A cet égard, la pari est réussi.


Olivier BLEYS, Semper Augustus, Gallimard, 2007, 335 pages, 19,50 €

3 octobre 2007

Kafka sur le rivage




Au début, on se dit que les premières lignes qui se déploient sous nos yeux ne sont que le reflet des divagations improbables d’un cerveau malade.
On cherche en vain une cohérence, une structure qui nous permettent de comprendre où est-ce que l’auteur veut nous emmener. Un adolescent mal dans sa peau qui converse avec un garçon nommé Corbeau, un vieillard simple d’esprit qui discute avec ses amis les chats... La perplexité le dispute à l’ennui.
Murakami saute du coq à l’âne sans crier gare et on pense qu’on ne va certainement pas tarder à laisser gentiment ce livre retourner dans les tréfonds de l’oubli, parce que, franchement, on n’a pas que ça à faire.
Mais petit à petit, sans véritablement le vouloir et même à son corps défendant, on se laisse happer par l’histoire. Dans ce monde qui est le nôtre, on découvre les contrées obscures de l’inconscient qui sommeille en chacun de nous.
L’écriture est dépouillée, naïve, mais elle reste pourtant d’une efficacité redoutable. Elle est l’instrument du récit, le mettant magnifiquement en relief et lui permettant ainsi de déployer toute sa puissance.
« Kafka sur le rivage » est un diamant brut, un conte initiatique qui nous est raconté avec un onirisme aussi déroutant que délicieux et une poésie qui se retrouve à chaque page. Une fois que Murakami nous tient solidement prisonniers entre ses griffes, on ne perd plus le fil, on est entraîné avec fracas dans un univers parallèle où l’impossible n’existe pas.
C’est ici que réside la grande force de ce livre, dans la capacité de l’auteur à faire de l’extraordinaire un événement banal en nous plongeant dans la tête de ses deux héros.
Grâce à Kafka et Nakata, dont les aventures sont pourtant a priori un non-sens complet, on comprend qu’aucun acte, absolument aucun, n’est absurde à partir du moment où il correspond à une quête. Chacun poursuit un but à sa manière et sa poursuite peut parfois être le but lui-même.
A la fin, une fois que le dos du livre se referme définitivement sur les dernières lignes, on se dit qu’à bien y réfléchir, le cerveau malade n’est pas toujours celui que l’on croit...

Haruki MURAKAMI, Kafka sur le rivage, éditions Belfond, 2005, 618 pages, 21,85 €

30 septembre 2007

Une vieille maîtresse



Au panthéon des grands écrivains français, Barbey d'Aurevilly devrait y figurer en meilleure place. De lui, le grand public ne connaît guère ses ouvrages, et pourtant, Une vieille maîtresse, publié pour la première fois en 1851, rappelle que c'est certainement avec empressement qu'il faut découvrir ce grand maître de la littérature du XIXe siècle.

De nouveau, un triangle amoureux. Ryno de Marigny s'est épris, lors de ses jeunes années d'homme du monde, d'une étrange créature, la señora Vellini. C'est au cours d'un dîner chez l'un de ses amis que l'aristocrate parisien s'en entiche. Malagaise, fille naturelle d'un toréador et d'une duchesse espagnole, elle n'est pas belle. Loin s'en faut. Pourtant, elle attire et passionne. Elle envoûte Marigny. Début difficile, d'ailleurs. Le pauvre endurera un duel où il risque bien d'y perdre la vie. Puis, il l'arrache à son baronnet anglais de mari. Et une passion de dix années, à travers l'Europe, s'ensuivit, une passion effrénée, irraisonnée.

Mais aussi vite qu'elle s'est embrasée, elle se consumera. Les amants se détacheront et Marigny, après quelques aventures non sans dommages, fera la connaissance de cette si parfaite Hermangarde, digne représentante d'une noble famille. Il se détache ainsi de l'ensorcelante espagnole et épouse la jeune file, sous l'oeil bienveillant de sa grand-mère, la marquise de Flers, à laquelle il contera, dans veillée extraordinaire, cette longue passion qui le lia naguère. Mais de celle-ci, il est délicat de s'en défaire. Et jusqu'en Normandie, là où les deux époux s'installèrent, la señora Vellini, suivra son ancien amant, remémorant à son souvenir la brûlante liaison qui les unissait. La tendre naïveté d'Hermangarde sera rapidement mise à rude épreuve, et le bonheur que semblait connaître Marigny se délitera doucement, les doutes l'assaillant.

C'est assurément là du romantisme, dans la plus pure veine de cette seconde moitié du XIXe siècle. Un romantisme mâtiné d'une fougue formidable, exceptionnellement restituée par Barbey d'Aurevilly. La passion de l'amant et de sa vieille maîtresse est palpable, et la tristesse de la jeune épouse, si perceptible. Le cadre, cette Normandie rugueuse et de caractère, jouit d'admirables descriptions toutes balzaciennes. Au-delà, l'histoire est servie par une langue d'une délicatesse rarement égalée, où le dictionnaire est, à n'en pas douter, l'indispensable compagnon d'une telle lecture. Une vieille maîtresse est sans nul doute un grand moment de littérature, un de ces classiques un peu oubliés, mais qu'il faut pourtant revisiter. Mais, plus encore, c'est un véritable cours de littérature, à mettre entre toutes les mains, tant la qualité du français est remarquable.

A cette époque où tant de talents ont éclos, Barbey d'Aurevilly était assurément un écrivain de génie. Sa notoriété n'est pas à la hauteur de son talent. Pour cette raison, et tant d'autres, il faut le dire.


Jules BARBEY d'AUREVILLY, Une vieille maîtresse, Gallimard, coll. "Folio Classique", réed. 2007, 493 pages, 7,32 €

Les Belles Endormies


Yasunari Kawabata est très peu connu en France. Et pourtant, l’œuvre de cet auteur, premier japonais à être récompensé du prix Nobel en 1968, cache de vrais petits bijoux. Les Belles Endormies en est un. Un livre presque secret, qu’on déguste avec le plaisir d’un explorateur qui découvre une terre inconnue. On ne le connaît pas, on n’attend rien – et on est agréablement surpris.

Eguchi est un homme de 65 ans. Un vieil homme ? Il sait qu’il s’approche dangereusement d’un âge où les passions s’émoussent, mais il n’ose pas se l’avouer. Quand il entend parler de la mystérieuse maison des Belles Endormies, sa curiosité le pousse à la visiter malgré son aversion pour les vieillards impotents qui composent d’ordinaire sa clientèle. Cette auberge, perdue dans la campagne japonaise, offre aux vieillards en quête de sensations la possibilité de passer la nuit aux côtés d’adolescentes endormies sous l’emprise de puissants narcotiques. Une maison du plaisir ? Pas vraiment, si ce n’est que le plaisir de dormir à côté d’une jeune femme. Mais il paraît que dormir à côté d’une belle endormie, cela donne des rêves d’une beauté puissante. Pour sa part, Eguchi sent qu’il a encore en lui de quoi « se comporter en homme ». Mais quelque chose de très puissant l’attire vers cette maison. Convaincu qu’il ne ressemble en rien à ces « clients de tout repos » qui ont besoin de payer même pour dormir à côté d’une belle femme, il décide cependant, presque malgré lui, de tenter l’expérience.

Dans cette maison secrète, il est introduit dans la chambre où une belle adolescente est plongée dans un sommeil profond. Fasciné par cette expérience, il revient encore et encore, chaque fois pour s’endormir à côté d’une fille différente, et chaque fois il y entre comme s’il entrait dans un monde magique où le temps s’arrête. Dans la chambre semi-obscure, la tendresse qu’il éprouve pour les belles endormies réveille en lui le souvenir des femmes qu’il a aimées. Emu par leur beauté résignée et par leur destin si curieux, il passe en revue sa vie à travers les femmes qui y ont laissé leur empreinte : sa mère, ses maîtresses, sa femme, sa fille.

Les Belles Endormies est un livre qui déborde de tendresse et de beauté – non, ceci n’est pas exact. Il ne déborde pas, parce que rien n’est de trop, tout est justement dosé, il n’y a rien de superflu. Kawabata met en scène l’éternel conflit entre jeunesse et vieillesse, homme et femme, rêve et réalité, résignation et force. Sauf que, sous sa plume, cela n’est plus un conflit mais la fusion de deux éléments complémentaires qui se fondent l’un dans l’autre, comme le yin et la yang. Délicate et sensible, la plume de Kawabata fait de l’histoire du vieux Eguchi et de ses Belles Endormies un livre discrètement sensuel et doucement émouvant.

Yasunari KAWABATA, Les belles endormies, Le livre de Poche, 1982, 124 pages, 3,33 €

25 septembre 2007

L'oeuvre


Plus qu'un roman, L'Oeuvre relate l'histoire d'une époque.

1874. Le peintre Claude Lantier se prépare pour le Salon des Refusés. Cette exposition paralèlle au salon officiel avait été organisée par Napoléon III, en réponse à l'injustice du jury quant à la sélection des oeuvres, elle-même fortement dénoncée par les artistes et les critiques. Le hasard place la jeune Christine sur le chemin de Claude. Prude et timide, fraîchement émoulue de sa province natale, sa fascination pour l'artiste la convainc à poser pour son grand projet, un nu féminin, dans une toile rappelant le scandaleux Déjeuner sur l'herbe de Manet, présenté à ce même salon. Claude pensait enfin y trouver la reconnaissance qui lui était due, mais encore une fois, il ne reçoit que rires et moqueries.

Toujours obsédé par la peinture, malgré la vie de misère qu'elle lui impose, Claude séduit Christine. Sur un coup de tête, les deux amants se décident à vivre une vie de bohème à la campagne, qui éloigne pour un temps le peintre de la vie parisienne et de son cercle d'amis artistes. Mais l'appel de l'art est trop fort pour Claude qui persuade Christine de rentrer à la capitale. Commence alors une bataille sans merci entre la femme et "l'autre", l'art.

A travers Claude Lantier, dont les traits ne manquent pas de rappeler l'ami de toujours de Zola, Cézanne, l'écrivain relate une réalité pour des artistes que l'on considère aujourd'hui comme des génies. Une vie de misère, de pauvreté, d'incompréhension, et de refus. Il en fut ainsi de Cézanne qui s'opposa fréquemment au Salon. La fin du XIXe siècle marque un tournant dans l'évolution de l'art, une époque qui hésite encore entre tradition académique et modernité. Zola s'est lui-même dépeint dans le personnage de Sandoz, le meilleur ami de Claude, l'écrivain réaliste, auquel il réserve toutefois un destin plus clément que celui du peintre.

L'Oeuvre, c'est aussi l'histoire d'un triangle amoureux impossible, entre une femme aimante, passionnée et dévouée à celui qu'elle aime, et cette peinture, qui obsède Claude, jour et nuit. A travers cette fresque essentielle, Zola pose ainsi la question récurrente de la nécessité d'une dévotion exclusive à l'art, un peu à la manière de ce peintre orientaliste Coriolis, celui du roman Manette Salomon des frères Goncourt, qui affirme clairement que l'artiste doit faire un choix, que toute son attention ne peut et ne doit se porter que sur l'art s'il entend réussir. L'amour et les femmes ne font ainsi que perturber l'attention et l'énergie toute entière qui doivent être rendues à l'art.

Q'en sera-t-il pour Claude? L'Oeuvre y répond. A quel prix? Celui de l'amitié entre Cézanne et Zola. Mais c'est une autre histoire.


Emile ZOLA, L'Oeuvre, Gallimard, coll. "Folio Classique, rééd. 2006, 492 pages, 4,28 €

24 septembre 2007

Anybody out there

Alors que je me promène dans les rayons d’une grande librairie, je découvre le « dernier Marian Keyes ». Aucune hésitation, je le prends avec moi. Depuis que je l’ai découverte en 1999, Marian Keyes ne m’a jamais déçue.
Et pourtant, je dois avouer que j’ai mis beaucoup de temps à finir Anybody out there. La quatrième de couverture faisait pourtant les éloges habituels des romans de Marian Keyes ; on lit même une phrase presque anodine : « le meilleur roman de Keyes ». Tout un programme.

Le dernier roman de celle que l’on a surnommé la reine de la chick lit irlandaise nous propose de vivre un peu plus d’un an aux côtés d’Anna Walsh. Après Claire (Watermelon), Rachel (Rachel’s holiday), et Margaret (Angels), le temps est venu d’en apprendre plus sur la quatrième sœur Walsh.
Anna est la rêveuse de la famille, celle qui a le moins le sens des réalités. Installée à New York, elle mène une vie épanouie. Jusqu’au jour où survient l’insoupçonnable. Déni, désarroi, dépression puis rédemption. Le cocktail est fort mais bien dosé : Marian Keyes distille, avec style, des petites doses d’humour, de cynisme et de poésie.
Tous les ingrédients habituels.

D’où vient alors cette absence de véritable satisfaction en reposant le livre ? Le mystère du prologue est longtemps mis de côté. Trop longtemps pour ne pas être éventé au moment de le résoudre à la fin de l’histoire. Mais il faut dire qu’il ne s’agit nullement d’un roman policier.
Est-ce vraiment le meilleur roman dont il était question sur la couverture ? Pour certaines, peut-être. Mais pas pour moi. C’est certainement un sentiment très personnel : je n’ai pas pu m’attacher à Anna comme cela avait été le cas pour Katherine (Last Chance Saloon), Lucy (Lucy Sullivan is getting married) ou Claire (Watermelon).

C’est un bon roman pour fille, mais sans doute pas le meilleur. On rit un peu, on verse une petite larme. Mais ce n’est rien de bouleversant. Rien d’incontournable.
En attendant le prochain …


Anybody out there, Marian Keyes
Penguin, 2007, 593 pages, 8 euros
Les romans de Marian Keyes sont disponibles en français chez Belfond ou Pocket.

23 septembre 2007

Noces au Paradis

Au cours d’une nuit passée dans un refuge de chasse, deux hommes, Mavrodin et Hasnas, vont revivre par leurs confidences respectives, la relation amoureuse qui les a bouleversée à jamais, et réaliser que la même femme a traversé leur vie pour le meilleur et pour le pire.

Mavrodin est un écrivain reconnu, âgé d‘une trentaine d‘années et fréquentant l‘intelligentsia bucarestoise. Tout lui sourit, ses livres se vendent bien et font autorité, mais pourtant on le sent désabusé, plus rien ne le surprend. Il va même jusqu’à imaginer les réactions que peuvent susciter ses œuvres, et le prestige qu'il peut en retirer. Il est conscient du magnétisme qu'il exerce sur les autres de par cette activité et en joue, au cours des soirées mondaines auxquelles il est convié. C’est d’ailleurs au cours d’une réception qu'il rencontre Ileana, une femme d’une beauté rare, intelligente, mystérieuse et froide, et c’est peut être justement cette indifférence qui interpelle Mavrodin, lassé de savoir qu'il peut obtenir ce qu'il désire, comme l’enfant gâté qu'il est.
La magie opère instantanément. Des sentiments réciproques semblent très vite les unir; l’emballement dont fait preuve Mavrodin est à ce titre très touchant car il est animé du même enthousiasme qu'à l'âge des premiers émois, au point de susciter par moment l’écoeurement, par un excès de mièvrerie parfois irritant.
Pourtant il s’égare; ce qu'il croyait acquis va le fuir. Il ne réalisera que trop tard que bien avant qu'Ileana s'en aille, le lien qui les unissait était déjà fragile; mais tourné vers lui-même, il lui était impossible d‘en prendre conscience.

Hasnas connaîtra un destin similaire et tout aussi sévère; il se croyait «propriétaire d’une belle épouse », comme il se plaira à le dire, ce qu'elle ne tardera pas à contredire au premier faux pas de son riche époux, trop fier pour reconnaître à temps sa part de responsabilité dans leur chute.
Cette femme, Ileana pour l’un et Lena pour l’autre, n’est autre que la symbolique de l’être parfait, du « miracle » que l’on n’attendait plus et qui a permis ces noces éphémères au paradis, mais que l’on a laissé s’échapper par manque de lucidité, par naïveté, et surtout par égocentrisme qui finit, si l’on n’y prend pas garde, par ronger de manière insidieuse une relation passionnée, ne laissant place qu'aux regrets que se livrent Mavrodin et Hasnas. Les miracles n’ont-ils pas cela en commun d’être identifiés bien après leur manifestation?

Au-delà de cette métaphore à caractère divin, chère à l’historien des religions qu'est avant tout Mircea Eliade, on peine parfois à adhérer au récit, raconté par deux hommes arrogants, unis par la même femme, laquelle est décrite comme entière et ne pardonnant nuls errements. L’absence de point de vue féminin permet difficilement de prendre la mesure des décisions irrémédiables d'Ileana, qui pourraient être considérées comme hâtives, voire capricieuses, égratignant par là même l’image de la femme. Ce roman n’en reste pas moins une œuvre que l’on prend plaisir à savourer jusqu’à la dernière page, de par une plume d’une très grande poésie.

Mircea Eliade, Noces au Paradis, Editions Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1981, 265 pages

Un barrage contre le Pacifique


C'est le roman de la déveine. Pas plus, pas moins. Le roman d'une malchance qui s'est installée progressivement, délicatement mais durablement. De ce livre qui fit connaître Marguerite Duras, de cet ouvrage qui marqua les débuts de l'oeuvre de ce monstre sacré de la littérature française, c'est sûrement cela qui vient à l'esprit, une fois refermé.

C'est l'histoire d'un trio. La mère, dont on ne saura jamais le nom, et ses deux enfants, Joseph et Suzanne. Tous pétris qu'ils étaient des images d'Epinal qui circulaient à propos des colonies, la mère, une institutrice, et son mari décidèrent de tenter l'aventure indochinoise. Quelques années de bonheur leur furent accordées, puis le mari vint à décéder, laissant ainsi son épouse, avec leurs deux enfants, sur les bras. A compter de là, tout se délitera. La mère décida de s'engager comme pianiste dans un obscur cinéma, accumulant les heures, avec un unique objectif, un seul. Acheter une petite concession au bord du Pacifique. Elle y parvint, mais faute d'avoir pu soudoyer l'administration, elle obtint une terre incultivable, en raison des assauts incessants de l'océan. Vint alors une idée, celle de l'édification d'un barrage, un barrage contre le Pacifique, pour en retenir les marées. Elle y mit tout le reste de ses économies, hypothéqua tout. Rien n'y fit, la malchance perdura, et le barrage, à peine dressé, céda.

Force est de constater que toute l'histoire de la mère suit ce cours, celui d'une déroute continuelle. Tout le temps, elle échoue, emmenant avec elle ses enfants. Vaine course pour "liquider" un diamant étrangement atterri entre leurs mains, lettres récurrentes à l'administration. Et l'idée du barrage persiste. Du trio, Joseph cherche par tous les moyens à s'en échapper. Suzanne, également. Et à dire vrai, la mère attend également le départ de ses enfants, afin de pouvoir, une fois pour toute se laisser aller. Suzanne attend. Un chasseur, préférerait-elle. Et patiemment, dans une espèce de nonchalance fascinante, elle éconduit les rares prétendants qui s'offrent à elle.
C'est là un roman exceptionnel, puissant. Sûrement l'un des essentiels de la littérature françaises, mais dont on ne parle pas assez. Superbement triste, d'une mélancolie un peu hallucinée, il se lit avec frénésie, une frénésie qui pourtant tranche avec cette espèce de torpeur moite bien caractéristique de l'Indochine. La mère, Suzanne, Joseph, le tout au ralenti. Pourtant, on tourne les pages, rapidement, sans pouvoir s'arrêter. On reste subjugué par la force des personnages, comme noué par ce splendide spleen qui irrigue l'ensemble de l'ouvrage, et qui vous prend du début à la fin. Et l'Indochine, le Pacifique, derrière tout cela. Magnifique. Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, un barrage contre le Pacifique compte dans l'oeuvre de Marguerite Duras. A le lire, on comprend pourquoi. On n'en sort pas indemne.


Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Gallimard, coll. "Folio", 1950 (rééd. 1978, 2007), 365 pages, 6,27 €

21 septembre 2007

Et Nietzsche a pleuré



Il aura fallu du temps pour que la France découvre Irvin Yalom. Avec la traduction toute récente d'un de ses ouvrages publiés en 1992, Et Nietzsche a pleuré, c'est désormais chose faite, et il n'est donc plus d'excuse pour ne pas s'intéresser aux romans du psychiatre californien. Ce dernier livre ainsi mis à la portée du lecteur français encore rétif, on le sait bien, à la lecture en version originale, permet de se convaincre du talent de l'écrivain.

L'idée est intéressante, il s'agit d'imaginer une éventuelle rencontre entre Joseph Breuer et Friedrich Nietzsche. Quand ? En 1882. Où ? A Vienne. Le premier est un médecin viennois, excellent diagnosticien. Mais c'est aussi l'un des pères de la psychanalyse moderne, le premier médecin d'Anna O, hystérique, elle-même bien connue pour avoir été ensuite soignée par Freud, ami de la famille Breuer. Le second, naturellement, nul n'est besoin de le présenter.

Et c'est par la séduisante Lou Salomé, amour éphémère du philosophe, que les deux hommes furent amenés à se rencontrer. Celle-ci, au détour d'un café pris à Venise, réussit à convaincre Breuer de s'occuper du cas de son ancien amant. Celui-ci, éconduit, se porterait au plus mal. C'est donc d'un "médecin du désespoir" - l'expression est jolie - qu'il aurait besoin. Une cure par la parole.

Le stratagème se met en place, Nietzsche ne doit pas être au courant. Rancuneux à l'endroit de la jeune Lou, il ne serait certainement pas enthousiaste à l'idée de consulter un médecin de cette sorte. Ses amis réussissent toutefois à le persuader de se rendre à Vienne pour consulter le Docteur Breuer, afin de frotter le cas de ses atroces migraines à l'excellent diagnostic de ce dernier. Et c'est là, progressivement, que se scelle le pacte entre les deux hommes. Nietzsche, non sans réticence, accepte de rester. Toutefois, c'est à un véritable échange que les deux hommes devront se livrer. Nietzsche s'occupe de Breuer, un Breuer supposé simuler. Breuer s'occupe de Nietzsche. Analyse - bien que le concept soit encore anachronique - réciproque.

L'allemand se prend au jeu, et la conversation entre les deux sommités est brillante. D'un semblant de patient, Breuer en devient un véritable, guérissant ainsi ses obsessions, tout pénétré qu'il est des préceptes philosophiques de Nietzsche. "Deviens qui tu es" résonne, les deux hommes se livrent. Yalom parvient à récréer les conditions de cette formidable émulation intellectuelle. Au surplus, et au détour d'une écriture agréable, ce roman est une invite à redécouvrir l'oeuvre du philosophe dont l'écrivain réussit le tour de force d'en mettre les éléments cardinaux à la portée du lecteur. Breuer versus Nietzsche, Nietzsche versus Breuer, des balbutiements de la psychothérapie à l'initiation philosophique, c'est assurément là un roman complet que livre Yalom.


Irvin Yalom, Et Nietzsche a pleuré, Galaade Editions, 2007, 416 pages, 24 €

18 septembre 2007

Le rapport de Brodeck

Le dernier ouvrage de Philippe Claudel, régulièrement encensé par la critique, figure sur la liste des quinze romans publiés tout récemment par l'Académie Goncourt. Il est donc susceptible d'obtenir cette précieuse récompense, si convoitée, qu'est le prix éponyme. Ce n'est toutefois certainement pas la raison qui pousse à découvrir, puis à lire le rapport de Brodeck. Non, bien au contraire.

Il s'agit plutôt ici de l'histoire. Elle attire l'oeil. Pourquoi ? Parce qu'en cette rentrée littéraire, il ne s'agit pas d'un énième roman sur la guerre. De guerre, bien sûr, il en est question. Mais il s'agit du temps de l'après, de cette période trouble, si propice aux bassesses et errements de l'âme humaine. La guerre, elle est en filigrane, derrière, dans toute son horreur. Elle plane.

Le décor est celui d'un petit village d'Alsace-Lorraine, frontalier, perdu au milieu de nulle part, perdu au milieu de vallées encaissées. Brumeux, calme, le village semble vivre au gré d'une léthargie pesante. Philippe Claudel distille savamment les conditions d'une atmosphère sordide, alimentée par la petitesse des personnages dont l'auteur brosse brillamment le portrait. Toute une ambiance, si finement tissée autour d'une épaisse gangue de délicates descriptions.

Et ici, le temps de la paix est revenu. Le problème, c'est que depuis, il s'est passé l' "Ereigniës", cet évènement cruel et terrible, auquel tous les hommes du village semblent avoir participé. Mais il faut dire que l'arrivée de l' "Anderer", si particulier, si insolent dans sa différence, les a surpris. De cette occurence atroce, Brodeck sera chargé d'en relater les conditions, d'en faire le rapport. A dire vrai, il n'aura guère le choix. Après tout, il a fait des études, dispose d'une machine à écrire, et son travail n'est-il pas précisément de dresser des rapports, ennuyeux, envoyés ensuite à l'administation? Brodeck va donc s'atteler à cette tâche ingrate. Il s'y soumet avec zèle, sous l'oeil soupçonneux des hommes du village, ceux là même qui sont à l'origine de l'évènement. Mais bien sûr les choses ne s'arrêtent pas là et derrière le rapport de Brodeck, il y a l'histoire de Brodeck. C'est que ce dernier a fort à dire. Beaucoup à raconter. Rescapé des camps, plutôt miraculé, il nous conte son calvaire et la difficile réadaptation qui s'ensuivit.

Le livre de Philippe Claudel est bon, c'est indéniable. D'une manière générale, au détour d'une histoire simple, le rapport de Brodeck nous renvoie à la médiocrité. Il reflète assurément le difficile rapport à l'altérité qui prévaut chez certains. Loin de toutes prétentions, il se laisse aisément lire, à travers un style bien agréable, nourri de fines réflexions et d'une langue élégante. Force est de constater d'ailleurs que l'effort va bien au-delà. Certaines des descriptions sont puissantes, excellentes. Elles retournent, prennent à la gorge. Le livre se vit, on perçoit si facilement cette atmosphère délétère que reproduit l'auteur. Progressivement, on sent sourdre l'évènement. Il devient impossible d'arrêter la lecture. Intense le roman se construit pas à pas. C'est incontestablement là un bel ouvrage.

Philippe CLAUDEL, Le rapport de Brodeck, Stock, 2007, 401 pages, 21,50 €

17 septembre 2007

Le Temps de l'innocence


La haute société new-yorkaise à la fin du 19ème siècle : un tissu délicat de convenances et de préjugés. Newland Archer est un jeune homme de son époque. Fils d’une des meilleures familles de la nouvelle aristocratie américaine, nourri des traditions et des préjugés qui brodent petit à petit autour de lui une toile invisible qui l’empêche de voir plus loin que son petit monde bien rangé, il n’a jamais remis en question la structure sociale qui l’entoure. Entre théâtre, opéra et dîners mondains, il s’apprête à épouser la belle ingénue May Welland. Bien élevée, de bonne famille, douce et innocente, la jolie May sera la compagne idéale : discrète, gentille, disciplinée.

Newland Archer est content. Tout semble être en parfait ordre, quand la comtesse Olenska, cousine de sa fiancée, revient d’Europe. Belle, séduisante, mystérieuse, elle n’a aucun intérêt pour les conventions subtiles qui régissent la société new-yorkaise. Madame Olenska est différente : elle mène son propre combat pour la liberté. Mariée en Europe (quelle folie, déjà ! épouser un européen ?) au comte Olenski, un libertin qui l’a maltraitée et humiliée, elle décide de fuir pour se réfugier dans sa New-York natale. Mais ses troubles sont loin d’être finis. A New-York elle doit mener une lutte féroce pour préserver cette liberté qu’elle a acquise avec tant d’effort, une lutte contre sa propre famille et contre une société impitoyable qui ne tolère pas le moindre écart de l’ordre établi.

Quand Newland rencontre Ellen Olenska, il est gêné par son caractère, son esprit libre, son désir d’indépendance, son indifférence pour les conventions. Mais cette femme passionnée l’attire par la force, la beauté et la liberté de son esprit, qui ne rappelle en rien les jeunes femmes de son rang, dont l’innocence est préservée « par une conspiration silencieuse de mères et de tantes », chargées de les protéger de tout ce qui est « désagréable » dans la vie. La comtesse Olenska, elle, est une femme qui a vécu, qui a souffert et qui ne s’est pas laissée faire. Une femme libre. Petit à petit, un lien passionnel très fort se forme entre les deux et presque malgré eux. Mais la société, incarnée par May Welland et tout ce qu’elle représente, est implacable. Partagé entre devoir et passion, Newland Archer remet pour la première fois en question la structure étouffante d’une société affreusement conventionnelle. Va-t-il capituler face à encore une conspiration silencieuse qui regroupe toute la famille, toute la société, derrière la douce May ? Ou bien trouvera-t-il le courage de se battre pour l’amour et la liberté contre les préjugés d’une société qui ne le pardonnera pas?

Beaucoup plus qu’une histoire d’amour, le temps de l’innocence est une esquisse fascinante de la société américaine de la fin du 19ème siècle. Le titre, fortement ironique, fait allusion à une société dont l’innocence est soigneusement préservée par un voile délicat mais indéchirable de mensonges bienveillants. Une société qui peut, en réalité, pardonner tout à ses enfants sauf le « désagréable ». Ce qui se passe sous la surface importe peu – ce qui importe, c’est que les apparences soient préservées. Toute « situation » doit être résolue discrètement, silencieusement, afin d’éviter toute « scène » : le comble de la vulgarité pour les esprits délicats de la haute société new-yorkaise.

Le temps de l’innocence est un livre passionnant. Sous prétexte d’une belle histoire d’amour comme on les aime, Edith Wharton nous livre en réalité une étude sociale très élaborée. C’est la critique impitoyable d’une société d’hypocrisie, de puritanisme, de passions cachées et de vies gâchées. Une société qui veut, avant tout et à tout prix, préserver non pas son innocence, déjà perdue depuis longtemps, mais son apparence d’innocence – parce que c’est ça qui importe, n’est-ce pas ?

Edith Wharton, Le temps de l'innocence, Flammarion, 1993, 312 pages, 6,46 €

14 septembre 2007

L'oeuvre de Dieu, la part du diable


C'est certainement une impression de puissance qui se dégage de ce magistral roman de John Irving. Puissance. Puissance des mots, puissance des personnages, puissance des situations. De la première à la dernière page, loin d'ailleurs, l'on est happé par l'ensemble, habité, comme noyé dans ce festival joyeux, mais pourtant tellement triste.

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est d'abord le roman de Saint Cloud's. Dans cet orphelinat du Maine - le contraire eut été étonnant -, son directeur, le docteur Wilbur Larch, aficionado de la drogue à l'éther, officie étrangement, du moins pour l'époque. L'oeuvre de Dieu, d'abord. Wilbur procède bien naturellement à des accouchements, pour toutes ces femmes que la vie n'a guère gâtées, et que les circonstances ont contraint à abandonner leurs enfants. La part du diable, ensuite. Parce que Wilbur Larch se livre également au versant de l'acte précédent. Dans un monde où l'avortement n'est pas légalisé, il en pratique cependant. Sans demander, naturellement, la moindre rémunération, si ce n'est, le cas échéant, une donation pour l'orphelinat. Larch fournit toute l'aide qu'il peut à ces femmes désespérées, et y procède dans des conditions bien meilleures qu'au sein de la floraison de centres clandestins de l'époque et dont la fréquentation pouvait conduire à des suites parfois dramatiques. D'ailleurs, pour Wilbur, c'est un peu tout ça, l'oeuvre de Dieu. Et étant donné qu'il en fallait bien une, éveillé, non éveillé, c'est là la ligne de partage du Docteur Larch.

Vint Homer Wells, un orphelin. Larch se prend d'affection pour lui, une affection toute paternelle. Il le forme, lui enseigne les rudiments de la médecine, à pratiquer des avortements et accouchements, le prédestinant ainsi à prendre, le jour venu, sa relève. Mais le chemin d'Homer prendra un tour différent, à la rencontre de Wally et de Candy, contrecarrant quelque peu les plans du directeur de l'orphelinat.

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est donc cela. Wilbur Larch et Homer Wells. Mais aussi Melony, Curly Day ou Fuzzy Stone, Nurse Edna et d'autres. Toute une galerie de personnages atypiques et marginaux, si généreux, les uns aux destins tragique, les autres au destin plus heureux. Avec en toile de fond, toujours, l'orphelinat de Saint Cloud's, l'aboutissement de tout, le point focal des éternels questionnements.

Le roman de John Irving est une fresque essentielle, majeure, "dickinsonnienne" a-t'on dit, de la littérature américaine contemporaine. Roman engagé, roman passionné, tellement actuel tant la controverse sur l'avortement est vive aux Etats-Unis, l'oeuvre de Dieu, la part du diable constitue l'une de ces pépites que l'on relit avec plaisir, toujours. Roman du temps, l'attente y paie. Comme souvent d'ailleurs. C'est un peu ça, le livre de John Irving. "Il faut attendre voir". Exceptionnel.

John IRVING, L'oeuvre de Dieu, la part du diable, Editions du Seuil, coll. "Points", 1995 (1986 pour l'édition originale), 724 pages, 9,50 €