
23 novembre 2007
Le marin de Gibraltar

18 novembre 2007
La possibilité d'une île
Deux ans après sa sortie médiatisée et un Goncourt manqué, une relecture de ce chef d’œuvre procure toujours autant de plaisir et force l’admiration devant la puissance évocatrice des mots violents et crus qui décrivent un monde vu comme hostile, situé à seulement quelques années de nous, dans un futur proche.Daniel est un artiste à la notoriété grandissante qui vit de ses one man show, principalement, de ses apparitions télévisuelles, et de ses productions cinématographiques douteuses. Son humour grinçant est sa marque de fabrique; il rit de tout, et en particulier de ce qui pourrait choquer les esprits bien pensants dont il se moque: le conflit israélo-palestinien, les religions, les mœurs sociales... Il aime le sexe et l’argent, peut être l’un plus que l’autre, mais il sait que l’un conduit inexorablement à l’autre et que toute tentative de démonstration contraire serait pure hypocrisie. Il aimerait croire en l’Amour véritable, mais son manque de confiance envers la nature humaine qu’il dissocie à peine de celle de l’animal, le pousse à y renoncer, même si cette constatation lui est douloureuse. Malgré cela, il éprouvera des sentiments pour deux femmes qui n’auront en commun qu’une plastique de mannequin sur papier glacé: « Isabelle qui n’aimait pas suffisamment le sexe, et Esther - de vingt ans la cadette de Daniel - qui n’aimait pas suffisamment l’amour ».
Cette distanciation opérée au travers du prisme des Daniel 24/25 est l’occasion d’une critique virulente de notre propre société, de notre propre individualité et de la condition humaine toute entière! Partageant le pessimisme de Schopenhauer dont il est l’un des plus fervent admirateur, Houellebecq frappe fort en développant des thèmes déjà présents dans ses précédents romans: le sexe, les relations homme-femme, la connerie humaine (pléonasme!) sous toutes ses manifestations… Il n’est pas inquiet quant à l’avenir de la société et de l’Homme en général, puisque cela impliquerait qu’il y ait une alternative en sa faveur, or cette alternative n’existe pas. L’Homme est sur la voie de son déclin car il comporte en lui-même les germes de sa propre disparition. La notion d’individu est devenue prépondérante; l ‘ego a pris le dessus, au point qu‘on ne se reproduit plus de manière charnelle mais par clonage, ce qui ouvre les portes d’une certaine forme d’immortalité.
L’environnement dans lequel il évolue est dépeint comme féroce.
Les références aux thèses darwiniennes sont d’ailleurs nombreuses dans le récit de Daniel 25 qui décrit les « sauvages », sorte d’humains primitifs, comme des animaux qui éliminent les plus faibles d’entre eux si la nature ne s’en est pas encore chargée. Les individus âgés et fragiles sont écartés dans cet univers déstructuré proche de l’état de nature décrit par Hobbes.
Loin de la littérature « prozac » dont on pourrait trop facilement le rapprocher, « La possibilité d’une île » fascine par son hyper réalisme.
Vénéré ailleurs, sujet à polémique en France où l’on s’attache à fustiger la forme sans prêter attention au fond qui servirait pourtant de substrat à bien des réflexions, Houellebecq dérange et n’en finit pas de faire parler de lui, indirectement ou non dans la mesure où la question du clonage humain reste encore taboue, alors que la science progresse à grands pas (Un laboratoire américain a d’ailleurs « mis au monde » ces jours-ci le premier clone de primate, génétiquement proche de l’Homme…).
Notons que Houellebecq vient d’achever la réalisation de « La possibilité d’une île » pour le cinéma, dont on reparlera sûrement lors de sa sortie en 2008.
Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005.
5 novembre 2007
Le Guépard

2 novembre 2007
César Birotteau

28 octobre 2007
Triangle

1968. Un espion du Mossad, Nathaniel Dickstein, est chargé de pourvoir Israël de la bombe nucléaire. En effet, les services secrets israéliens viennent de découvrir que l'Egypte est sur le point de posséder la bombe atomique, et il semble que la sécurité de l'Etat d'Israël ne pourra pas être assurée sans la possession de la bombe.
Mais ce sont des événements bien antérieurs qui vont conditionner l'exécution de ce plan. Des événements que le prologue situe pendant la Seconde Guerre mondiale et en 1947. C'est l'époque des grands idéalismes. Celle où un monde nouveau est à construire ; et à se partager.
Le reste, c'est un roman d'espionnage, une "aventure tout à fait digne de James Bond", nous dit Ken Follett en post-scriptum. Un Ken Follet pas mauvais, bien documenté. Mais pas forcément très rythmé. On avance, on veut connaître la fin, mais on se dit aussi que la fin, on la connaît. Bien sûr que le plan de Dickstein va aboutir. Bien sûr que la fille est fiable. Bien sûr que les méchants vont perdre (la partie, et la vie).
Quelques facilités aussi. On ne peut s'empêcher de sourire en entendant Al Cortone, un ancien ami que Dickstein sollicite, le "don", raconter sa vie. Au loin, la douce mélodie du Parrain de Coppola déroule ses violons ...
Triangle, c'est l'Occident qui décrit le système communiste, c'est le récit des fedayin qui justifient leur lutte, et c'est Israël qui veut assurer sa position dans une région en proie aux luttes d'influence de la Guerre Froide.
Retour en 2007. Les arguments avancés par le chef des renseignements israéliens sonnent comme un écho à ce que l'on entend en ce moment. Ou plutôt comme un "contre-écho"...
Ça se lit. Mais pas urgemment.
21 octobre 2007
Un roi sans lendemain

L'excellent ouvrage de Christophe Donner, loin de s'ajouter inutilement à cette pile de contributions, y apporte une surcroît indéniable de qualité. L'histoire de ce "roi sans lendemain" y est narrée par le menu, avec brio, sans jamais que l'attention du lecteur ne puisse défaillir. Livre d'histoire tout en étant le livre d'une histoire, celle d'un enfant victime des transformations de son époque, l'écrivain apporte un regard neuf et bienvenu sur ce pan si particulier de notre passé.
La trame narrative qui sous-tend l'ensemble du roman est assez simple et n'est, après tout, qu'un prétexte. Henri Norden, écrivain de renom, se voit confier la rédaction du scénario d'un film qu'une productrice entend consacrer à la vie du jeune fils de Louis XVI. Norden lit, recherche, écrit, et progressivement s'imprègne du personnage. Et parallèlement, l'écrivain tombe amoureux d'une séduisante animatrice d'émissions littéraires. Mais l'histoire d'Henri Norden s'efface bien vite au profit de celle du jeune Bourbon. A telle enseigne d'ailleurs que les brèves incursions qui s'étiolent au fil des pages nous rappellent tout de même les raisons qui nous ont menées là. Elle s'efface bien vite, certes, mais il faut s'en féliciter.
Avec frénésie, on découvre donc la courte vie de Louis XVII. Mais c'est sous un angle nouveau, une perspective jusque lors peu travaillée qu'elle se déroule. Norden s'entiche d'Hébert, qu'il tient pour principal responsable de la mort du royal prisonnier. Hébert le virulent, le sanguinaire, le radical, le chef de fil des sans-culottes, l'un des principaux responsables des massacres de septembre 1792. Hébert le journaliste, l'animateur du Père Duchesne, ce journal quasi satirique dont les articles assassins émaillaient la vie politique révolutionnaire. Tout jeune, il fut chassé d'Alençon. C'est à Paris qu'il prit sa revanche, développant une haine obsessionnelle à l'encontre de la famille royale. Et Donner/Norden de nous faire découvrir là un personnage essentiel à son destin, et plus généralement à la compréhension de la tourmente de l'époque. Un personnage qui participa grandement au sort du dauphin.
C'est ainsi que progressivement un roi sans lendemain se mue en une délicate biographie croisée d'Hébert et de Louis XVII, dont le courage du dernier semble avoir forcé l'admiration de l'auteur. Et toujours, sous cet alibi du roman qui en atténue les éventuels travers encyclopédiques. On est donc fort loin de ces pâles romans historiques qui fleurissent actuellement. Un roi sans lendemain est autre chose. Bien meilleur. Et c'est tant mieux.
Christophe DONNER, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007, 378 pages, 20,90 €
15 octobre 2007
Cendrillon

10 octobre 2007
Retours à Trieste

4 octobre 2007
Semper Augustus

3 octobre 2007
Kafka sur le rivage

Au début, on se dit que les premières lignes qui se déploient sous nos yeux ne sont que le reflet des divagations improbables d’un cerveau malade.
On cherche en vain une cohérence, une structure qui nous permettent de comprendre où est-ce que l’auteur veut nous emmener. Un adolescent mal dans sa peau qui converse avec un garçon nommé Corbeau, un vieillard simple d’esprit qui discute avec ses amis les chats... La perplexité le dispute à l’ennui.
Murakami saute du coq à l’âne sans crier gare et on pense qu’on ne va certainement pas tarder à laisser gentiment ce livre retourner dans les tréfonds de l’oubli, parce que, franchement, on n’a pas que ça à faire.
Mais petit à petit, sans véritablement le vouloir et même à son corps défendant, on se laisse happer par l’histoire. Dans ce monde qui est le nôtre, on découvre les contrées obscures de l’inconscient qui sommeille en chacun de nous.
L’écriture est dépouillée, naïve, mais elle reste pourtant d’une efficacité redoutable. Elle est l’instrument du récit, le mettant magnifiquement en relief et lui permettant ainsi de déployer toute sa puissance.
« Kafka sur le rivage » est un diamant brut, un conte initiatique qui nous est raconté avec un onirisme aussi déroutant que délicieux et une poésie qui se retrouve à chaque page. Une fois que Murakami nous tient solidement prisonniers entre ses griffes, on ne perd plus le fil, on est entraîné avec fracas dans un univers parallèle où l’impossible n’existe pas.
C’est ici que réside la grande force de ce livre, dans la capacité de l’auteur à faire de l’extraordinaire un événement banal en nous plongeant dans la tête de ses deux héros.
Grâce à Kafka et Nakata, dont les aventures sont pourtant a priori un non-sens complet, on comprend qu’aucun acte, absolument aucun, n’est absurde à partir du moment où il correspond à une quête. Chacun poursuit un but à sa manière et sa poursuite peut parfois être le but lui-même.
A la fin, une fois que le dos du livre se referme définitivement sur les dernières lignes, on se dit qu’à bien y réfléchir, le cerveau malade n’est pas toujours celui que l’on croit...
30 septembre 2007
Une vieille maîtresse

Mais aussi vite qu'elle s'est embrasée, elle se consumera. Les amants se détacheront et Marigny, après quelques aventures non sans dommages, fera la connaissance de cette si parfaite Hermangarde, digne représentante d'une noble famille. Il se détache ainsi de l'ensorcelante espagnole et épouse la jeune file, sous l'oeil bienveillant de sa grand-mère, la marquise de Flers, à laquelle il contera, dans veillée extraordinaire, cette longue passion qui le lia naguère. Mais de celle-ci, il est délicat de s'en défaire. Et jusqu'en Normandie, là où les deux époux s'installèrent, la señora Vellini, suivra son ancien amant, remémorant à son souvenir la brûlante liaison qui les unissait. La tendre naïveté d'Hermangarde sera rapidement mise à rude épreuve, et le bonheur que semblait connaître Marigny se délitera doucement, les doutes l'assaillant.
Les Belles Endormies

Yasunari Kawabata est très peu connu en France. Et pourtant, l’œuvre de cet auteur, premier japonais à être récompensé du prix Nobel en 1968, cache de vrais petits bijoux. Les Belles Endormies en est un. Un livre presque secret, qu’on déguste avec le plaisir d’un explorateur qui découvre une terre inconnue. On ne le connaît pas, on n’attend rien – et on est agréablement surpris.
Dans cette maison secrète, il est introduit dans la chambre où une belle adolescente est plongée dans un sommeil profond. Fasciné par cette expérience, il revient encore et encore, chaque fois pour s’endormir à côté d’une fille différente, et chaque fois il y entre comme s’il entrait dans un monde magique où le temps s’arrête. Dans la chambre semi-obscure, la tendresse qu’il éprouve pour les belles endormies réveille en lui le souvenir des femmes qu’il a aimées. Emu par leur beauté résignée et par leur destin si curieux, il passe en revue sa vie à travers les femmes qui y ont laissé leur empreinte : sa mère, ses maîtresses, sa femme, sa fille.
Yasunari KAWABATA, Les belles endormies, Le livre de Poche, 1982, 124 pages, 3,33 €
25 septembre 2007
L'oeuvre

24 septembre 2007
Anybody out there
Alors que je me promène dans les rayons d’une grande librairie, je découvre le « dernier Marian Keyes ». Aucune hésitation, je le prends avec moi. Depuis que je l’ai découverte en 1999, Marian Keyes ne m’a jamais déçue. Et pourtant, je dois avouer que j’ai mis beaucoup de temps à finir Anybody out there. La quatrième de couverture faisait pourtant les éloges habituels des romans de Marian Keyes ; on lit même une phrase presque anodine : « le meilleur roman de Keyes ». Tout un programme.
Le dernier roman de celle que l’on a surnommé la reine de la chick lit irlandaise nous propose de vivre un peu plus d’un an aux côtés d’Anna Walsh. Après Claire (Watermelon), Rachel (Rachel’s holiday), et Margaret (Angels), le temps est venu d’en apprendre plus sur la quatrième sœur Walsh.
Anna est la rêveuse de la famille, celle qui a le moins le sens des réalités. Installée à New York, elle mène une vie épanouie. Jusqu’au jour où survient l’insoupçonnable. Déni, désarroi, dépression puis rédemption. Le cocktail est fort mais bien dosé : Marian Keyes distille, avec style, des petites doses d’humour, de cynisme et de poésie.
Tous les ingrédients habituels.
D’où vient alors cette absence de véritable satisfaction en reposant le livre ? Le mystère du prologue est longtemps mis de côté. Trop longtemps pour ne pas être éventé au moment de le résoudre à la fin de l’histoire. Mais il faut dire qu’il ne s’agit nullement d’un roman policier.
Est-ce vraiment le meilleur roman dont il était question sur la couverture ? Pour certaines, peut-être. Mais pas pour moi. C’est certainement un sentiment très personnel : je n’ai pas pu m’attacher à Anna comme cela avait été le cas pour Katherine (Last Chance Saloon), Lucy (Lucy Sullivan is getting married) ou Claire (Watermelon).
C’est un bon roman pour fille, mais sans doute pas le meilleur. On rit un peu, on verse une petite larme. Mais ce n’est rien de bouleversant. Rien d’incontournable.
En attendant le prochain …
Anybody out there, Marian Keyes
Penguin, 2007, 593 pages, 8 euros
Les romans de Marian Keyes sont disponibles en français chez Belfond ou Pocket.
23 septembre 2007
Noces au Paradis
Au cours d’une nuit passée dans un refuge de chasse, deux hommes, Mavrodin et Hasnas, vont revivre par leurs confidences respectives, la relation amoureuse qui les a bouleversée à jamais, et réaliser que la même femme a traversé leur vie pour le meilleur et pour le pire.Mavrodin est un écrivain reconnu, âgé d‘une trentaine d‘années et fréquentant l‘intelligentsia bucarestoise. Tout lui sourit, ses livres se vendent bien et font autorité, mais pourtant on le sent désabusé, plus rien ne le surprend. Il va même jusqu’à imaginer les réactions que peuvent susciter ses œuvres, et le prestige qu'il peut en retirer. Il est conscient du magnétisme qu'il exerce sur les autres de par cette activité et en joue, au cours des soirées mondaines auxquelles il est convié. C’est d’ailleurs au cours d’une réception qu'il rencontre Ileana, une femme d’une beauté rare, intelligente, mystérieuse et froide, et c’est peut être justement cette indifférence qui interpelle Mavrodin, lassé de savoir qu'il peut obtenir ce qu'il désire, comme l’enfant gâté qu'il est.
La magie opère instantanément. Des sentiments réciproques semblent très vite les unir; l’emballement dont fait preuve Mavrodin est à ce titre très touchant car il est animé du même enthousiasme qu'à l'âge des premiers émois, au point de susciter par moment l’écoeurement, par un excès de mièvrerie parfois irritant.
Pourtant il s’égare; ce qu'il croyait acquis va le fuir. Il ne réalisera que trop tard que bien avant qu'Ileana s'en aille, le lien qui les unissait était déjà fragile; mais tourné vers lui-même, il lui était impossible d‘en prendre conscience.
Hasnas connaîtra un destin similaire et tout aussi sévère; il se croyait «propriétaire d’une belle épouse », comme il se plaira à le dire, ce qu'elle ne tardera pas à contredire au premier faux pas de son riche époux, trop fier pour reconnaître à temps sa part de responsabilité dans leur chute.
Cette femme, Ileana pour l’un et Lena pour l’autre, n’est autre que la symbolique de l’être parfait, du « miracle » que l’on n’attendait plus et qui a permis ces noces éphémères au paradis, mais que l’on a laissé s’échapper par manque de lucidité, par naïveté, et surtout par égocentrisme qui finit, si l’on n’y prend pas garde, par ronger de manière insidieuse une relation passionnée, ne laissant place qu'aux regrets que se livrent Mavrodin et Hasnas. Les miracles n’ont-ils pas cela en commun d’être identifiés bien après leur manifestation?
Au-delà de cette métaphore à caractère divin, chère à l’historien des religions qu'est avant tout Mircea Eliade, on peine parfois à adhérer au récit, raconté par deux hommes arrogants, unis par la même femme, laquelle est décrite comme entière et ne pardonnant nuls errements. L’absence de point de vue féminin permet difficilement de prendre la mesure des décisions irrémédiables d'Ileana, qui pourraient être considérées comme hâtives, voire capricieuses, égratignant par là même l’image de la femme. Ce roman n’en reste pas moins une œuvre que l’on prend plaisir à savourer jusqu’à la dernière page, de par une plume d’une très grande poésie.
Mircea Eliade, Noces au Paradis, Editions Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1981, 265 pages
Un barrage contre le Pacifique

Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Gallimard, coll. "Folio", 1950 (rééd. 1978, 2007), 365 pages, 6,27 €
21 septembre 2007
Et Nietzsche a pleuré

L'idée est intéressante, il s'agit d'imaginer une éventuelle rencontre entre Joseph Breuer et Friedrich Nietzsche. Quand ? En 1882. Où ? A Vienne. Le premier est un médecin viennois, excellent diagnosticien. Mais c'est aussi l'un des pères de la psychanalyse moderne, le premier médecin d'Anna O, hystérique, elle-même bien connue pour avoir été ensuite soignée par Freud, ami de la famille Breuer. Le second, naturellement, nul n'est besoin de le présenter.
Le stratagème se met en place, Nietzsche ne doit pas être au courant. Rancuneux à l'endroit de la jeune Lou, il ne serait certainement pas enthousiaste à l'idée de consulter un médecin de cette sorte. Ses amis réussissent toutefois à le persuader de se rendre à Vienne pour consulter le Docteur Breuer, afin de frotter le cas de ses atroces migraines à l'excellent diagnostic de ce dernier. Et c'est là, progressivement, que se scelle le pacte entre les deux hommes. Nietzsche, non sans réticence, accepte de rester. Toutefois, c'est à un véritable échange que les deux hommes devront se livrer. Nietzsche s'occupe de Breuer, un Breuer supposé simuler. Breuer s'occupe de Nietzsche. Analyse - bien que le concept soit encore anachronique - réciproque.
18 septembre 2007
Le rapport de Brodeck
17 septembre 2007
Le Temps de l'innocence

La haute société new-yorkaise à la fin du 19ème siècle : un tissu délicat de convenances et de préjugés. Newland Archer est un jeune homme de son époque. Fils d’une des meilleures familles de la nouvelle aristocratie américaine, nourri des traditions et des préjugés qui brodent petit à petit autour de lui une toile invisible qui l’empêche de voir plus loin que son petit monde bien rangé, il n’a jamais remis en question la structure sociale qui l’entoure. Entre théâtre, opéra et dîners mondains, il s’apprête à épouser la belle ingénue May Welland. Bien élevée, de bonne famille, douce et innocente, la jolie May sera la compagne idéale : discrète, gentille, disciplinée.
Edith Wharton, Le temps de l'innocence, Flammarion, 1993, 312 pages, 6,46 €
14 septembre 2007
L'oeuvre de Dieu, la part du diable

L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est d'abord le roman de Saint Cloud's. Dans cet orphelinat du Maine - le contraire eut été étonnant -, son directeur, le docteur Wilbur Larch, aficionado de la drogue à l'éther, officie étrangement, du moins pour l'époque. L'oeuvre de Dieu, d'abord. Wilbur procède bien naturellement à des accouchements, pour toutes ces femmes que la vie n'a guère gâtées, et que les circonstances ont contraint à abandonner leurs enfants. La part du diable, ensuite. Parce que Wilbur Larch se livre également au versant de l'acte précédent. Dans un monde où l'avortement n'est pas légalisé, il en pratique cependant. Sans demander, naturellement, la moindre rémunération, si ce n'est, le cas échéant, une donation pour l'orphelinat. Larch fournit toute l'aide qu'il peut à ces femmes désespérées, et y procède dans des conditions bien meilleures qu'au sein de la floraison de centres clandestins de l'époque et dont la fréquentation pouvait conduire à des suites parfois dramatiques. D'ailleurs, pour Wilbur, c'est un peu tout ça, l'oeuvre de Dieu. Et étant donné qu'il en fallait bien une, éveillé, non éveillé, c'est là la ligne de partage du Docteur Larch.
Vint Homer Wells, un orphelin. Larch se prend d'affection pour lui, une affection toute paternelle. Il le forme, lui enseigne les rudiments de la médecine, à pratiquer des avortements et accouchements, le prédestinant ainsi à prendre, le jour venu, sa relève. Mais le chemin d'Homer prendra un tour différent, à la rencontre de Wally et de Candy, contrecarrant quelque peu les plans du directeur de l'orphelinat.
L'oeuvre de Dieu, la part du diable, c'est donc cela. Wilbur Larch et Homer Wells. Mais aussi Melony, Curly Day ou Fuzzy Stone, Nurse Edna et d'autres. Toute une galerie de personnages atypiques et marginaux, si généreux, les uns aux destins tragique, les autres au destin plus heureux. Avec en toile de fond, toujours, l'orphelinat de Saint Cloud's, l'aboutissement de tout, le point focal des éternels questionnements.
Le roman de John Irving est une fresque essentielle, majeure, "dickinsonnienne" a-t'on dit, de la littérature américaine contemporaine. Roman engagé, roman passionné, tellement actuel tant la controverse sur l'avortement est vive aux Etats-Unis, l'oeuvre de Dieu, la part du diable constitue l'une de ces pépites que l'on relit avec plaisir, toujours. Roman du temps, l'attente y paie. Comme souvent d'ailleurs. C'est un peu ça, le livre de John Irving. "Il faut attendre voir". Exceptionnel.
John IRVING, L'oeuvre de Dieu, la part du diable, Editions du Seuil, coll. "Points", 1995 (1986 pour l'édition originale), 724 pages, 9,50 €
