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23 novembre 2007

Le marin de Gibraltar


Les romans de Marguerite Duras ont toujours quelque chose d'indéfinissable. Et, à cet égard, le marin de Gibraltar, publié en 1952, ne faillit pas à la règle. Toujours cette attente , encore cette torpeur, cette presque moiteur qui devient si caractéristique de la prose de l'auteur.


Il faut dire que s'agissant du marin de Gibraltar, tout commence par un temps de canicule. Une canicule extrême, indescriptible qui s'empare de l'Italie. L'Italie où, précisément, le héros et son amie de l'époque, Jacqueline, décide de passer leurs vacances. Lui, après une enfance passée outre-mer, il est devenu fonctionnaire au Ministère des Colonies, s'attelant à un travail fort peu stimulant, celui de recopier des actes d'état-civil. Quant à elle, elle fait sensiblement la même chose. C'est d'ailleurs là qu'ils se sont rencontrés. Et Florence, après Gênes et Milan, sera le déclencheur, cet instant T, où il prend conscience de l'inanité de sa vie et de sa volonté d'en découdre. Attiré par le récit d'un ouvrier qui leur sert pour un temps de chauffeur, il cherche à tout prix, sans vraiment savoir pourquoi, à atteindre Rocca, petite bourgade côtière. Puis, il s'agit d'y quitter Jacqueline, qu'il n'a jamais vraiment aimé. Et là, il plaque tout, décide de ne pas rentrer en France. Intrigué par cette riche américaine dont le yacht mouille au port de Rocca, il parvient à en faire la connaissance. Et il s'embarque avec elle.


C'est qu'Anna a aussi une histoire. Veuve d'un riche propriétaire, elle parcourt les mers, de ports en ports, à la recherche d'un marin qu'elle croit de Gibraltar, et dont elle tomba éperdument amoureuse. Il est l'archétype du mauvais garçon, l'auteur d'un méfait qui pourtant la fascine. Atterri sur le yacht quelques années auparavant par le biais du hasard, il le quitte quelques temps plus tard à Shanghai, à la faveur d'une partie de cartes. Par la suite, ce ne fut que brèves recontres, épisodiques, pour toujours se terminer par un départ. Départ qui entraîna cette inlassable quête que mène Anne, et à laquelle cet homme, celui du début, bient se joindre. Cette quête sans fin, à laquelle elle ne croît plus vraiment, mais dont elle semble cependant avoir un besoin viscéral.


Du français Anna en est tombée amoureuse, et il en va de même pour ce dernier. Bien que le marin de Gibraltar ne quitte que rarement leur esprit, comme si sa présence intangible avait quelque chose de structurant dans cette étrange relation. N'est ce là qu'un remplaçant, l'instrument d'une attente plus douce? Peut-être. Mais, au fil du temps, il devient autre chose. Progressivement, l'on sent qu'il prend lui aussi sa place, assez prédominante.


Marguerite Duras restitue tout cela avec la finesse qui lui était sienne, avec cette dextérité du français rarement égalée. La langue traduit à merveille tant cette atmosphère bonhomme qui plane sur le yacht que l'étrange pesanteur, assez habituelle chez l'auteur, qui semble imprégner les personnages. Et si le marin de Gibraltar n'est pas le roman que l'on aura préféré chez ce personnage inclassable de la littérature française, ce n'est vraiment là qu'une affaire de goût. Rien de plus.


Marguerite DURAS, Le marin de Gibraltar, Gallimard, coll. "Folio", 2006 (1ère éd. 1952), 429 pages, 7,40 €

18 novembre 2007

La possibilité d'une île

Deux ans après sa sortie médiatisée et un Goncourt manqué, une relecture de ce chef d’œuvre procure toujours autant de plaisir et force l’admiration devant la puissance évocatrice des mots violents et crus qui décrivent un monde vu comme hostile, situé à seulement quelques années de nous, dans un futur proche.
Daniel est un artiste à la notoriété grandissante qui vit de ses one man show, principalement, de ses apparitions télévisuelles, et de ses productions cinématographiques douteuses. Son humour grinçant est sa marque de fabrique; il rit de tout, et en particulier de ce qui pourrait choquer les esprits bien pensants dont il se moque: le conflit israélo-palestinien, les religions, les mœurs sociales... Il aime le sexe et l’argent, peut être l’un plus que l’autre, mais il sait que l’un conduit inexorablement à l’autre et que toute tentative de démonstration contraire serait pure hypocrisie. Il aimerait croire en l’Amour véritable, mais son manque de confiance envers la nature humaine qu’il dissocie à peine de celle de l’animal, le pousse à y renoncer, même si cette constatation lui est douloureuse. Malgré cela, il éprouvera des sentiments pour deux femmes qui n’auront en commun qu’une plastique de mannequin sur papier glacé: « Isabelle qui n’aimait pas suffisamment le sexe, et Esther - de vingt ans la cadette de Daniel - qui n’aimait pas suffisamment l’amour ».
Cette notion de sentiment sera incomprise de Daniel 24, puis de Daniel 25, respectivement 24ème et 25ème générations de clones issus du « géniteur » originel, évoluant environ deux millénaires après lui et qui se livrent à une analyse exégétique du « récit de vie » de Daniel 1, afin de saisir rétrospectivement ce qui animait leurs ancêtres.

Cette distanciation opérée au travers du prisme des Daniel 24/25 est l’occasion d’une critique virulente de notre propre société, de notre propre individualité et de la condition humaine toute entière! Partageant le pessimisme de Schopenhauer dont il est l’un des plus fervent admirateur, Houellebecq frappe fort en développant des thèmes déjà présents dans ses précédents romans: le sexe, les relations homme-femme, la connerie humaine (pléonasme!) sous toutes ses manifestations… Il n’est pas inquiet quant à l’avenir de la société et de l’Homme en général, puisque cela impliquerait qu’il y ait une alternative en sa faveur, or cette alternative n’existe pas. L’Homme est sur la voie de son déclin car il comporte en lui-même les germes de sa propre disparition. La notion d’individu est devenue prépondérante; l ‘ego a pris le dessus, au point qu‘on ne se reproduit plus de manière charnelle mais par clonage, ce qui ouvre les portes d’une certaine forme d’immortalité.
L’environnement dans lequel il évolue est dépeint comme féroce.
Les références aux thèses darwiniennes sont d’ailleurs nombreuses dans le récit de Daniel 25 qui décrit les « sauvages », sorte d’humains primitifs, comme des animaux qui éliminent les plus faibles d’entre eux si la nature ne s’en est pas encore chargée. Les individus âgés et fragiles sont écartés dans cet univers déstructuré proche de l’état de nature décrit par Hobbes.

Loin de la littérature « prozac » dont on pourrait trop facilement le rapprocher, « La possibilité d’une île » fascine par son hyper réalisme.
Vénéré ailleurs, sujet à polémique en France où l’on s’attache à fustiger la forme sans prêter attention au fond qui servirait pourtant de substrat à bien des réflexions, Houellebecq dérange et n’en finit pas de faire parler de lui, indirectement ou non dans la mesure où la question du clonage humain reste encore taboue, alors que la science progresse à grands pas (Un laboratoire américain a d’ailleurs « mis au monde » ces jours-ci le premier clone de primate, génétiquement proche de l’Homme…).

Notons que Houellebecq vient d’achever la réalisation de « La possibilité d’une île » pour le cinéma, dont on reparlera sûrement lors de sa sortie en 2008.

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, Fayard, 2005.

2 novembre 2007

César Birotteau


C'est bien là le propre de Balzac. Son oeuvre si exceptionnelle semble inépuisable, et les titres défilent. Toujours, inévitablement, il est un roman que l'on oublie, que l'on découvre. Assurément, César Birotteau est de ceux-là. Et s'il ne bénéficie certainement pas de la notoriété aujourd'hui indiscutée des Père Goriot, Colonel Chabert et autre Peau de Chagrin, en dehors du cercle restreint des juristes, ravis de trouver en son sein d'amples développements littéraires à propos du système des faillites, sans doute ne faut-il pas y voir la marque d'une quelconque infériorité. Loin s'en faut. Et pour cause, César Birotteau compte parmi l'un des chefs d'oeuvres balzacien.

On se prend d'une certaine empathie pour César, ce commerçant si bonhomme de la rue Saint-Honoré. Parfumeur de son état, c'est à la Reine des roses qu'il officie. Sous l'oeil bienveillant de son épouse Constance et de sa fille Césarine, il élabore diverses essences aux noms évocateurs, cédant à l'orientalisme ambiant, à l'instar de cette Pâte des Sultanes qui contribua a asseoir son aisance financière. Mais l'heureux parfumeur vient de recevoir la légion d'honneur, certainement, se plaît il à répéter, en raison du fait qu'il siégeait au tribunal consulaire et combattait pour les Bourbons sur les marches de Saint Roch, au 13 vendémiaire, où il fut blessé par Napoléon. Grisé par cet honneur, auréolé du prestige qu'il retirait de sa récente nomination ès qualité d'adjoint au maire du IIe arrondissement de Paris, César en veut plus. Et c'est ainsi qu'il s'embourbe dans une sombre affaire de spéculation foncière afférente à des terrains sis aux alentours de la Madeleine. La difficulté provient du fait que le parfumeur, sûr de sa bonne fortune, y mit l'essentiel de ses économies, et qu'en coulisses, oeuvrait sournoisement Du Tillet, un ancien commis de Birotteau devenu banquier véreux. Et celui-ci voue une haine féroce à son patron de l'époque, concrétisant ainsi son ressentiment au travers d'une manipulation. C'est la chute du commerçant qu'il veut. Rien de moins. Et naturellement, dans ce piège infâme, César s'y jettera à bras ouverts. Aux heures de gloire suivent les temps de malheur, tragiquement couronnés par une faillite retentissante. Grandeur et décadence. Mais bien sûr, c'est sans compter la soif inébranlable d'honneur du parfumeur. Et son entourage, particulièrement aidant.

Classiquement modelé sur le moule balzacien, celui de l'étude quasi entomologique d'un microcosme déterminé, César Birotteau nous révèle avec brio le monde des commerçants parisiens de la Restauration. C'est là l'occasion d'un portrait acerbe de cette classe de la population, une immersion fort réaliste. Balzac est toujours riche d'enseignements et César Birotteau ne faillit pas à cette règle. Que dire de ce magistral exposé des dernières pages consacré à la législation française de l'époque sur les faillites? Que dire de ces éclairantes réflexions sur la justice consulaire, si ce n'est qu'elles sont d'une criante actualité? Et pourtant, au delà de ces aspects scientifiques, il s'agit bien d'un roman, un vrai, où les tribulations de l'infortuné parfumeur passionnent. Doté d'un optimisme remarquable, César Birotteau mérite certainement plus qu'une simple révérence juridique. A n'en pas douter, une oeuvre majeure du corpus balzacien.


Honoré de BALZAC, César Birotteau, Gallimard, coll. "Folio Classique", rééd. 2005, 401 pages, 6,60 €

21 octobre 2007

Un roi sans lendemain


De Louis XVII, on reconnaîtra bien volontiers que tout semble avoir été dit. Sur ce dauphin au destin tragique, c'est effectivement plus de cent cinquante livres, avec plus ou moins de bonheur selon les livraisons, qui lui ont été consacrés. Et, naturellement, compte tenu du caractère épique de la situation, de nombreuses hypothèses, certaines des plus farfelues, ont été échafaudées au cours de l'histoire. Depuis deux siècles, bientôt trois, inlassablement, le sort de celui qui fut enfermé, avec sa famille dans la sordide prison du Temple, puis ensuite confié aux mains du cordonnier Simon, a été source de moults élucubrations. Assassiné, enlevé, réapparu; on a tout dit, tout soutenu.

L'excellent ouvrage de Christophe Donner, loin de s'ajouter inutilement à cette pile de contributions, y apporte une surcroît indéniable de qualité. L'histoire de ce "roi sans lendemain" y est narrée par le menu, avec brio, sans jamais que l'attention du lecteur ne puisse défaillir. Livre d'histoire tout en étant le livre d'une histoire, celle d'un enfant victime des transformations de son époque, l'écrivain apporte un regard neuf et bienvenu sur ce pan si particulier de notre passé.

La trame narrative qui sous-tend l'ensemble du roman est assez simple et n'est, après tout, qu'un prétexte. Henri Norden, écrivain de renom, se voit confier la rédaction du scénario d'un film qu'une productrice entend consacrer à la vie du jeune fils de Louis XVI. Norden lit, recherche, écrit, et progressivement s'imprègne du personnage. Et parallèlement, l'écrivain tombe amoureux d'une séduisante animatrice d'émissions littéraires. Mais l'histoire d'Henri Norden s'efface bien vite au profit de celle du jeune Bourbon. A telle enseigne d'ailleurs que les brèves incursions qui s'étiolent au fil des pages nous rappellent tout de même les raisons qui nous ont menées là. Elle s'efface bien vite, certes, mais il faut s'en féliciter.

Avec frénésie, on découvre donc la courte vie de Louis XVII. Mais c'est sous un angle nouveau, une perspective jusque lors peu travaillée qu'elle se déroule. Norden s'entiche d'Hébert, qu'il tient pour principal responsable de la mort du royal prisonnier. Hébert le virulent, le sanguinaire, le radical, le chef de fil des sans-culottes, l'un des principaux responsables des massacres de septembre 1792. Hébert le journaliste, l'animateur du Père Duchesne, ce journal quasi satirique dont les articles assassins émaillaient la vie politique révolutionnaire. Tout jeune, il fut chassé d'Alençon. C'est à Paris qu'il prit sa revanche, développant une haine obsessionnelle à l'encontre de la famille royale. Et Donner/Norden de nous faire découvrir là un personnage essentiel à son destin, et plus généralement à la compréhension de la tourmente de l'époque. Un personnage qui participa grandement au sort du dauphin.

C'est ainsi que progressivement un roi sans lendemain se mue en une délicate biographie croisée d'Hébert et de Louis XVII, dont le courage du dernier semble avoir forcé l'admiration de l'auteur. Et toujours, sous cet alibi du roman qui en atténue les éventuels travers encyclopédiques. On est donc fort loin de ces pâles romans historiques qui fleurissent actuellement. Un roi sans lendemain est autre chose. Bien meilleur. Et c'est tant mieux.

Christophe DONNER, Un roi sans lendemain, Grasset, 2007, 378 pages, 20,90 €

16 octobre 2007

On ne badine pas avec l'amour

Pièce en trois actes écrite en 1834 et jouée pour la première fois en 1861 à la Comédie Française, « On ne badine pas avec l’amour » est un texte d’une beauté et d’une finesse remarquable, dans lequel de Musset déploie les grands thèmes de sa poésie lyrique: l’amour, la souffrance, la mort, le tout servi par d’excellents comédiens dans une mise en scène efficace et moderne, à travers un décor dépouillé.

Perdican, de retour chez lui après plusieurs années d’absence au cours desquelles il a mené de brillantes études, retrouve Camille, sa cousine, mais aussi sa promise; celle-ci le rejette par crainte d’aimer, par crainte de souffrir. Ses années passées au couvent ont profondément modifié sa vision de l’Amour et des hommes, perçus comme un danger auquel elle refuse de s’exposer. Perdican, passionnément épris de Camille, se livrera à des machinations destinées à faire naître l’envie, la jalousie, en « jouant » les séducteurs auprès de sa sœur de lait, Rosette, qui symbolise l’être pur et naïf et qui ne pourra survivre à l’écroulement des illusions dont elle s’était bercées.

On pourrait croire que l’auteur de Lorenzaccio condamne pareilles machinations, qu’il met en garde ceux qui considèrent les sentiments amoureux avec légèreté, mais en réalité il n’en a cure; bien au contraire, l’Amour est souvent à ce prix, l’Amour est souvent indissociable de la notion de souffrance, et c’est peut être même à cela qu’on reconnaît qu‘il a été. De Musset l’exprime à travers Perdican: « J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelque fois; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui ».

La légèreté n’est cependant pas absente de cet ensemble Shakespearien. Des personnages burlesques incarnés par les prêtres, les paysans, ou Mme Pluche, la gouvernante de Camille, sont mis en scène avec beaucoup de dérision. C’est d’ailleurs un homme, le très convaincant Olivier Hémon, qui prête sur scène ses traits au personnage de Mme Pluche, choix audacieux du metteur en scène Philippe Faure, qui a pris le risque de s’exposer aux foudres des partisans du théâtralement correct criant à la mutilation de l’œuvre. La surprise vient aussi d’un décor des plus sommaire, se réduisant à une simple parcelle de prairie, dépourvue de fontaine que l’on serait en droit d’attendre si l’on s’en réfère au texte, de portes qui claquent, d‘éléments distinctifs de la bourgeoisie de l‘époque,… rien de tout cela n’est représenté sur scène, et qu’importe! On n’en est que plus absorbé par le jeu des comédiens, habités par leur personnage, et réussissant le tour de force de faire vivre cette scène vide en costumes sombres, tantôt kitch, tantôt contemporains.

On ne badine pas avec l’amour, mise en scène de Philippe Faure, au TAPS Scala à Strasbourg du 11 au 14 octobre 2007; du 13 au 22 novembre 2007 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.

15 octobre 2007

Cendrillon


De la lecture du dernier livre d'Eric Reinhardt, ce qui est certain, c'est que l'on en ressort pas indifférent. Tour à tour détestable, brillant, ennuyeux, haletant. S'agissant de cet épais roman, la palette des impressions semble y passer. Et si c'est de certitudes dont il est question, il en est au moins une, c'est que Cendrillon est un livre déroutant. D'ailleurs, sa structure suffit à s'en convaincre.

Dans ce roman, alternent diverses histoires. Trois, précisément. Celles de trois personnages liés par un passé commun. Ou plutôt, pour être plus exact, devrait-on raisonner en sens inverse. C'est plutôt d'une histoire initiale commune qu'il s'agit, elle-même se distinguant en trois suites distinctes. Et le tronc commun est une famille assez paisible, semblable à de nombreuses autres, provinciale, puis banlieusarde. Il reste que la figure centrale est celle du père, un père qu'on ne peut s'empêcher de trouver pathétique, tant il lui est difficile, au gré des emplois qu'il occupe, de s'affirmer. Impossible modèle pour le fils, qui prendra , suivant les évènements, un tour différent. Au premier, Thierry Trockel, échouera cette vie banale, tout juste troublée par une vie sexuelle pour le moins particulière, et à laquelle Internet semble prendre une part importante. Du deuxième, les circonstances de la vie en feront un pervers psychopathe, développant une animosité hystérique à l'endroit du monde extérieur, et véritable bourreau de son entourage. Quant au troisième, Laurent Dahl, il semblait voué à l'existence tranquille d'un petit financier de bureau. Bien au contraire, il suivra le chemin d'un de ces traders mégalomanes et hallucinés, et devint rapidement l'une des stars de la finance internationale. Grandeur et décadence d'un spéculateur, le schéma est bien connu.

Le roman ne s'arrête pas là. De la terrasse du Nemours, ce café de la place Colette, viennent s'y superposer les pensées et autres émois du narrateur, au cours desquels il se laisse aller à de trop longues digressions quant à l'automne, à l'esplanade du Palais-Royal. Et en filigrane, toujours, une histoire au centre de laquelle évolue sa voisine du quatrième, une histoire de conférence à Gênes, un peu mystérieuse.

Au-delà de cet imbroglio de récits, dont on passe, sans cesse, de l'un à l'autre, au risque d'ailleurs de s'y perdre, que dire de l'ouvrage d'Eric Reinhardt? Qu'il fourmille de clichés, d'images d'Epinal parfois trop convenues? Assurément. Mais qu'Eric Reinhardt est un écrivain, un vrai, et que Cendrillon est un bon roman? Là encore, c'est certain. A le lire, la prose est riche et nourrie, il est réellement porteur d'un style, de choix clairement assumés. C'est d'ailleurs un parfait héraut de cette littérature française contemporaine. C'est peut-être pour cette raison que, malgré tout cela, l'on ressort tout de même peu convaincu. Peut être parce qu'après tout, tout le monde ne peut s'éprendre de ce courant littéraire aujourd'hui répandu, riche de propos d'une acerbe crudité, et dont on a du mal à en définir les traits. Pourtant, il existe. Et ne plaît pas toujours.

Alors, objectivement, Cendrillon est un bon roman. Il faut bien le constater. Mais de ceux dont nécessairement, la réception sera ambivalente et partagée. Ici, il n'a pas pris. Il aurait pu en être autrement. Quoique.


Eric Reinhardt, Cendrillon, Stock, 2007, 577 pages, 24 €

10 octobre 2007

L'Eden Cinéma


L'Eden Cinéma, c'est une petite pièce, écrite par Maguerite Duras, et montée pour la première fois en 1977, par la Compagnie Renaud-Barrault, sur une mise en scène de Claude Régy. C'était dans l'ancien théâtre d'Orsay, logé dans ce qui est actuellement le célèbre musée éponyme, et dont l'antique structure en bois a été réinstallée à l'identique au théâtre du Rond-Point. C'est une petite pièce, donc. Une petite pièce, dont il faudra se contenter du texte, car force est de constater qu'aujourd'hui, elle n'est guère à l'affiche. Pourtant, comme d'ailleurs il en va de tout ce qu'a pu écrire Marguerite Duras, elle est un petit bijou, un de ces diamants, précisément, de Monsieur Jo.

Parce que l'Eden Cinéma, c'est en réalité l'histoire d'un barrage contre le Pacifique, oeuvre phare de l'écrivain d'origine indochinoise, et précédemment objet d'un billet publié sur ce même blog il y a encore peu. Toujours la plaine de Kam, dans le haut-Cambodge, toujours le bungalow colonial, péniblement construit sur cette concession sans valeur, payée pourtant rubis sur l'ongle par le labeur insensé de la mère, alors qu'elle était pianiste, pour quarante piastres par soir, justement à l'Eden Cinéma. Toujours Suzanne et Joseph, attendant de fuir. Toujours Monsieur Jo, éperdument amoureux, et le Caporal, éperdument sourd. Et toujours elle, la mère. D'ailleurs, "Elle était dure, la mère. Terrible. Invivable. Pleine d'amour. Mère de tous. Mère de tout. Criante. Hurlante. Dure. Terrible. Invivable", nous dit Suzanne. La mère est au centre, l'observatrice de cette pièce qui se déroule sous ses yeux, et à laquelle elle prend épisodiquement part. Encore, elle attend le départ de ses enfants, qu'il n'y ait plus rien à vendre, pas même ce gros diamant, celui que Monsieur Jo avait donné à Suzanne. Encore, la question de ses barrages, destinés à contenir les inexorables marées du Pacifique, l'obsède. Une différence, toutefois? Ici, la mère devient le personnage central. Elle focalise l'attention. Ainsi est rendu à cette dernière l'hommage qu'elle semblait mériter de par son omniprésence.

Donner une forme théâtrale à ce roman magistral n'a rien altéré de sa puissance. Au contraire, la mise en scène qu'on devine, à travers les délicates didascalies qui égrènent le texte, épurée, accentue ce désoeuvrement qui sous tend l'ensemble de l'histoire. Ici encore, on est pris à la gorge. Ici encore, à lire l'histoire de ce trio tourmenté, on sent cette pointe indicible, mais pourtant bien tenace, de mélancolie. Un texte d'exception, à n'en pas douter, qui contribue à ancrer de manière irrémédiable les personnages de Joseph, Suzanne et de la mère, dans le patrimoine littéraire français.
Marguerite Duras n'est certainement pas assez jouée sur nos planches. Compte tenu de l'exceptionnel qualité de son oeuvre, et dont l'Eden Cinéma se fait le fidèle témoin, on aurait tort de s'en priver.


Marguerite DURAS, L'Eden Cinéma, éd. Mercure de France, coll. "Folio", 1977 (réed. 2007), 154 pages,

4 octobre 2007

Semper Augustus


C'est bien d'une affaire de tulipes dont il est question dans ce dernier roman d'Olivier Bleys, Semper Augustus. D'ailleurs, voilà là le nom d'une tulipe, plus exactement celui d'un bulbe de tulipe. Et pas n'importe laquelle, la plus rare. Et de toutes les contrées qui se prêteraient le mieux à une histoire de la sorte, la Hollande, ou plutôt à l'époque, les Provinces-Unies, figure en bonne place. Le décor est donc planté, Haarlem, les années 1630.

L'épisode historique qui sert de trame au roman est intéressant. La famille van Deruick, spécialisée dans le négoce d'étoffes, s'apprête à voir son chef de famille quitter la maison, pour des rivages aux cieux sans doute plus cléments, ceux du Brésil. La vie étant particulièrement dure à Haarlem, le père cherche à glaner fortune de l'autre côté de l'Atlantique. Aussitôt Wilhem, l'aîné prend en charge les trois autres enfants. Rapidement, il prend contact avec le richissime recteur Paulus van Bereysten, auprès duquel le père l'avait benoîtement recommandé.

La rencontre produit immédiatement ses effets. C'est que Paulus, entre autres activités, est négociant de tulipes. Et l'époque est particulièrement féconde à propos de cette espèce bien particulière de commerce, dans la mesure où une sérieuse fièvre spéculative s'est emparée de la sage Hollande. Les tulipes s'arrachent, au gré de folles ventes aux enchères. Le riche recteur initie patiemment l'aîné des Deruick aux arcanes de ce monde étrange et lui assure une position enviable. Deruick réussit, tout semble prospérer pour le mieux. La famille s'enrichit, au prix, toutefois, de dissensions criantes. Mais jusqu'à ce que les circonstances évoluent. C'est qu'en effet tout cela ne durera guère, les Deruick se frottant aux roides calculs du recteur. Et la chute, naturellement, sera rude.

Le mérite d'Olivier Bleys est grand. C'est celui de tirer une histoire honnête, rondement menée, d'un évènement historique assez méconnu, il faut bien en convenir. Et pourtant cette fièvre spéculative, cet engouement irrationnel pour le marché de la tulipe, tout cela n'est autre que l'Histoire. Ainsi, l'auteur, au terme d'une belle écriture, nous plonge avec aisance, dans ce monde aux allures quelque peu ésotériques. Le livre est bien documenté, rien ne semble approximatif. Assurément, c'est un livre d'enseignement, sans pour autant verser dans une érudition susceptible de desservir le propos.

Il reste que, bien sûr, le roman ne résiste pas à quelques lieux communs éculés, qu'on aurait peut-être aimé pouvoir éviter. Une belle leçon de morale s'en dégage. Peut être trop belle. Mais allons, tout est affaire de goût dira-t-on, et rien de bien grave toutefois. L'impression finale reste bien celle d'un ouvrage agréable et solide. A peine le livre refermé, on se prend d'une subite envie de fureter plus avant dans les méandres de cet épisode de l'histoire des Pays Bas. A cet égard, la pari est réussi.


Olivier BLEYS, Semper Augustus, Gallimard, 2007, 335 pages, 19,50 €

30 septembre 2007

Une vieille maîtresse



Au panthéon des grands écrivains français, Barbey d'Aurevilly devrait y figurer en meilleure place. De lui, le grand public ne connaît guère ses ouvrages, et pourtant, Une vieille maîtresse, publié pour la première fois en 1851, rappelle que c'est certainement avec empressement qu'il faut découvrir ce grand maître de la littérature du XIXe siècle.

De nouveau, un triangle amoureux. Ryno de Marigny s'est épris, lors de ses jeunes années d'homme du monde, d'une étrange créature, la señora Vellini. C'est au cours d'un dîner chez l'un de ses amis que l'aristocrate parisien s'en entiche. Malagaise, fille naturelle d'un toréador et d'une duchesse espagnole, elle n'est pas belle. Loin s'en faut. Pourtant, elle attire et passionne. Elle envoûte Marigny. Début difficile, d'ailleurs. Le pauvre endurera un duel où il risque bien d'y perdre la vie. Puis, il l'arrache à son baronnet anglais de mari. Et une passion de dix années, à travers l'Europe, s'ensuivit, une passion effrénée, irraisonnée.

Mais aussi vite qu'elle s'est embrasée, elle se consumera. Les amants se détacheront et Marigny, après quelques aventures non sans dommages, fera la connaissance de cette si parfaite Hermangarde, digne représentante d'une noble famille. Il se détache ainsi de l'ensorcelante espagnole et épouse la jeune file, sous l'oeil bienveillant de sa grand-mère, la marquise de Flers, à laquelle il contera, dans veillée extraordinaire, cette longue passion qui le lia naguère. Mais de celle-ci, il est délicat de s'en défaire. Et jusqu'en Normandie, là où les deux époux s'installèrent, la señora Vellini, suivra son ancien amant, remémorant à son souvenir la brûlante liaison qui les unissait. La tendre naïveté d'Hermangarde sera rapidement mise à rude épreuve, et le bonheur que semblait connaître Marigny se délitera doucement, les doutes l'assaillant.

C'est assurément là du romantisme, dans la plus pure veine de cette seconde moitié du XIXe siècle. Un romantisme mâtiné d'une fougue formidable, exceptionnellement restituée par Barbey d'Aurevilly. La passion de l'amant et de sa vieille maîtresse est palpable, et la tristesse de la jeune épouse, si perceptible. Le cadre, cette Normandie rugueuse et de caractère, jouit d'admirables descriptions toutes balzaciennes. Au-delà, l'histoire est servie par une langue d'une délicatesse rarement égalée, où le dictionnaire est, à n'en pas douter, l'indispensable compagnon d'une telle lecture. Une vieille maîtresse est sans nul doute un grand moment de littérature, un de ces classiques un peu oubliés, mais qu'il faut pourtant revisiter. Mais, plus encore, c'est un véritable cours de littérature, à mettre entre toutes les mains, tant la qualité du français est remarquable.

A cette époque où tant de talents ont éclos, Barbey d'Aurevilly était assurément un écrivain de génie. Sa notoriété n'est pas à la hauteur de son talent. Pour cette raison, et tant d'autres, il faut le dire.


Jules BARBEY d'AUREVILLY, Une vieille maîtresse, Gallimard, coll. "Folio Classique", réed. 2007, 493 pages, 7,32 €

25 septembre 2007

L'oeuvre


Plus qu'un roman, L'Oeuvre relate l'histoire d'une époque.

1874. Le peintre Claude Lantier se prépare pour le Salon des Refusés. Cette exposition paralèlle au salon officiel avait été organisée par Napoléon III, en réponse à l'injustice du jury quant à la sélection des oeuvres, elle-même fortement dénoncée par les artistes et les critiques. Le hasard place la jeune Christine sur le chemin de Claude. Prude et timide, fraîchement émoulue de sa province natale, sa fascination pour l'artiste la convainc à poser pour son grand projet, un nu féminin, dans une toile rappelant le scandaleux Déjeuner sur l'herbe de Manet, présenté à ce même salon. Claude pensait enfin y trouver la reconnaissance qui lui était due, mais encore une fois, il ne reçoit que rires et moqueries.

Toujours obsédé par la peinture, malgré la vie de misère qu'elle lui impose, Claude séduit Christine. Sur un coup de tête, les deux amants se décident à vivre une vie de bohème à la campagne, qui éloigne pour un temps le peintre de la vie parisienne et de son cercle d'amis artistes. Mais l'appel de l'art est trop fort pour Claude qui persuade Christine de rentrer à la capitale. Commence alors une bataille sans merci entre la femme et "l'autre", l'art.

A travers Claude Lantier, dont les traits ne manquent pas de rappeler l'ami de toujours de Zola, Cézanne, l'écrivain relate une réalité pour des artistes que l'on considère aujourd'hui comme des génies. Une vie de misère, de pauvreté, d'incompréhension, et de refus. Il en fut ainsi de Cézanne qui s'opposa fréquemment au Salon. La fin du XIXe siècle marque un tournant dans l'évolution de l'art, une époque qui hésite encore entre tradition académique et modernité. Zola s'est lui-même dépeint dans le personnage de Sandoz, le meilleur ami de Claude, l'écrivain réaliste, auquel il réserve toutefois un destin plus clément que celui du peintre.

L'Oeuvre, c'est aussi l'histoire d'un triangle amoureux impossible, entre une femme aimante, passionnée et dévouée à celui qu'elle aime, et cette peinture, qui obsède Claude, jour et nuit. A travers cette fresque essentielle, Zola pose ainsi la question récurrente de la nécessité d'une dévotion exclusive à l'art, un peu à la manière de ce peintre orientaliste Coriolis, celui du roman Manette Salomon des frères Goncourt, qui affirme clairement que l'artiste doit faire un choix, que toute son attention ne peut et ne doit se porter que sur l'art s'il entend réussir. L'amour et les femmes ne font ainsi que perturber l'attention et l'énergie toute entière qui doivent être rendues à l'art.

Q'en sera-t-il pour Claude? L'Oeuvre y répond. A quel prix? Celui de l'amitié entre Cézanne et Zola. Mais c'est une autre histoire.


Emile ZOLA, L'Oeuvre, Gallimard, coll. "Folio Classique, rééd. 2006, 492 pages, 4,28 €

23 septembre 2007

Un barrage contre le Pacifique


C'est le roman de la déveine. Pas plus, pas moins. Le roman d'une malchance qui s'est installée progressivement, délicatement mais durablement. De ce livre qui fit connaître Marguerite Duras, de cet ouvrage qui marqua les débuts de l'oeuvre de ce monstre sacré de la littérature française, c'est sûrement cela qui vient à l'esprit, une fois refermé.

C'est l'histoire d'un trio. La mère, dont on ne saura jamais le nom, et ses deux enfants, Joseph et Suzanne. Tous pétris qu'ils étaient des images d'Epinal qui circulaient à propos des colonies, la mère, une institutrice, et son mari décidèrent de tenter l'aventure indochinoise. Quelques années de bonheur leur furent accordées, puis le mari vint à décéder, laissant ainsi son épouse, avec leurs deux enfants, sur les bras. A compter de là, tout se délitera. La mère décida de s'engager comme pianiste dans un obscur cinéma, accumulant les heures, avec un unique objectif, un seul. Acheter une petite concession au bord du Pacifique. Elle y parvint, mais faute d'avoir pu soudoyer l'administration, elle obtint une terre incultivable, en raison des assauts incessants de l'océan. Vint alors une idée, celle de l'édification d'un barrage, un barrage contre le Pacifique, pour en retenir les marées. Elle y mit tout le reste de ses économies, hypothéqua tout. Rien n'y fit, la malchance perdura, et le barrage, à peine dressé, céda.

Force est de constater que toute l'histoire de la mère suit ce cours, celui d'une déroute continuelle. Tout le temps, elle échoue, emmenant avec elle ses enfants. Vaine course pour "liquider" un diamant étrangement atterri entre leurs mains, lettres récurrentes à l'administration. Et l'idée du barrage persiste. Du trio, Joseph cherche par tous les moyens à s'en échapper. Suzanne, également. Et à dire vrai, la mère attend également le départ de ses enfants, afin de pouvoir, une fois pour toute se laisser aller. Suzanne attend. Un chasseur, préférerait-elle. Et patiemment, dans une espèce de nonchalance fascinante, elle éconduit les rares prétendants qui s'offrent à elle.
C'est là un roman exceptionnel, puissant. Sûrement l'un des essentiels de la littérature françaises, mais dont on ne parle pas assez. Superbement triste, d'une mélancolie un peu hallucinée, il se lit avec frénésie, une frénésie qui pourtant tranche avec cette espèce de torpeur moite bien caractéristique de l'Indochine. La mère, Suzanne, Joseph, le tout au ralenti. Pourtant, on tourne les pages, rapidement, sans pouvoir s'arrêter. On reste subjugué par la force des personnages, comme noué par ce splendide spleen qui irrigue l'ensemble de l'ouvrage, et qui vous prend du début à la fin. Et l'Indochine, le Pacifique, derrière tout cela. Magnifique. Pour toutes ces raisons, et bien d'autres encore, un barrage contre le Pacifique compte dans l'oeuvre de Marguerite Duras. A le lire, on comprend pourquoi. On n'en sort pas indemne.


Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique, Gallimard, coll. "Folio", 1950 (rééd. 1978, 2007), 365 pages, 6,27 €

18 septembre 2007

Le rapport de Brodeck

Le dernier ouvrage de Philippe Claudel, régulièrement encensé par la critique, figure sur la liste des quinze romans publiés tout récemment par l'Académie Goncourt. Il est donc susceptible d'obtenir cette précieuse récompense, si convoitée, qu'est le prix éponyme. Ce n'est toutefois certainement pas la raison qui pousse à découvrir, puis à lire le rapport de Brodeck. Non, bien au contraire.

Il s'agit plutôt ici de l'histoire. Elle attire l'oeil. Pourquoi ? Parce qu'en cette rentrée littéraire, il ne s'agit pas d'un énième roman sur la guerre. De guerre, bien sûr, il en est question. Mais il s'agit du temps de l'après, de cette période trouble, si propice aux bassesses et errements de l'âme humaine. La guerre, elle est en filigrane, derrière, dans toute son horreur. Elle plane.

Le décor est celui d'un petit village d'Alsace-Lorraine, frontalier, perdu au milieu de nulle part, perdu au milieu de vallées encaissées. Brumeux, calme, le village semble vivre au gré d'une léthargie pesante. Philippe Claudel distille savamment les conditions d'une atmosphère sordide, alimentée par la petitesse des personnages dont l'auteur brosse brillamment le portrait. Toute une ambiance, si finement tissée autour d'une épaisse gangue de délicates descriptions.

Et ici, le temps de la paix est revenu. Le problème, c'est que depuis, il s'est passé l' "Ereigniës", cet évènement cruel et terrible, auquel tous les hommes du village semblent avoir participé. Mais il faut dire que l'arrivée de l' "Anderer", si particulier, si insolent dans sa différence, les a surpris. De cette occurence atroce, Brodeck sera chargé d'en relater les conditions, d'en faire le rapport. A dire vrai, il n'aura guère le choix. Après tout, il a fait des études, dispose d'une machine à écrire, et son travail n'est-il pas précisément de dresser des rapports, ennuyeux, envoyés ensuite à l'administation? Brodeck va donc s'atteler à cette tâche ingrate. Il s'y soumet avec zèle, sous l'oeil soupçonneux des hommes du village, ceux là même qui sont à l'origine de l'évènement. Mais bien sûr les choses ne s'arrêtent pas là et derrière le rapport de Brodeck, il y a l'histoire de Brodeck. C'est que ce dernier a fort à dire. Beaucoup à raconter. Rescapé des camps, plutôt miraculé, il nous conte son calvaire et la difficile réadaptation qui s'ensuivit.

Le livre de Philippe Claudel est bon, c'est indéniable. D'une manière générale, au détour d'une histoire simple, le rapport de Brodeck nous renvoie à la médiocrité. Il reflète assurément le difficile rapport à l'altérité qui prévaut chez certains. Loin de toutes prétentions, il se laisse aisément lire, à travers un style bien agréable, nourri de fines réflexions et d'une langue élégante. Force est de constater d'ailleurs que l'effort va bien au-delà. Certaines des descriptions sont puissantes, excellentes. Elles retournent, prennent à la gorge. Le livre se vit, on perçoit si facilement cette atmosphère délétère que reproduit l'auteur. Progressivement, on sent sourdre l'évènement. Il devient impossible d'arrêter la lecture. Intense le roman se construit pas à pas. C'est incontestablement là un bel ouvrage.

Philippe CLAUDEL, Le rapport de Brodeck, Stock, 2007, 401 pages, 21,50 €

9 septembre 2007

L'aube le soir ou la nuit


Cela fait partie, dit-on, de ces ouvrages qu'il faut lire. C'est l'un des incontournables de cette rentrée littéraire, toujours plus prolifique. Et comme pour les livres qu' "il faut lire", tous ces ouvrages pour lesquels ne pas s'adonner à la lecture nous ferait presque passer pour quelqu'un de démodé, force est de constater qu'on s'y met avec quelques réticences. C'est vrai que s'agissant de "L'aube, le soir ou la nuit", ce n'est certainement pas le fruit d'errements au gré des rayons de librairie qui nous y a conduit. Non, bien au contraire.


C'est que le sujet est d'actualité. Yasmina Reza, auteur de pièces de théâtre de renommée mondiale, s'est mis en tête d'accompagner Nicolas Sarkozy, tout au long de sa campagne électorale. Plus exactement de mai 2006, alors que l'actuel président de la République était encore ministre de l'Intérieur, à son accession à la magistrature suprême, un an après. Et des innombrables petits cahiers qu'elle a gribouillés, sous l'oeil bienveillant de l'entourage du candidat, Yasmina Reza en a tiré un livre, une sorte de chronique de campagne. Elle y relate les états d'âmes de Nicolas Sarkozy, les temps qu'elle estime fort de leur parcours commun.


Le résultat, assurément, n'est pas un livre politique ordinaire. Rien à voir avec la litanie qui fleurit en tête de gondole des librairies. Pas de révélations, peu de critiques acerbes, encore moins de détails autobiographiques. Pas de sentionnalisme, à tout le moins dans le contenu. C'est juste un journal, le récit de ce qu'elle a vu, de ce qu'elle a perçu. L'idée apparaît donc, de prime abord, sympathique. Sortir de ces livres politiques si attendus, si racoleurs, si compassés, cela n'a sûrement que du bon. Découvrir Nicolas Sarkozy sous la plume d'un écrivain, c'est intéressant.


Pourtant, on est déçu. Non qu'on s'attendait à un monument de littérature, bien sûr. L'ambition du livre n'était certainement pas celle là. Mais quand même. L'écriture apparaît terne, un peu monotone. Le tout n'est pas vraiment alerte. On lit, sans se prendre au jeu, en sentant le temps défiler. D'une idée à l'autre, d'un jour à l'autre, d'une pensée - parfois bien convenue - à l'autre, les pages se tournent, avec cette fâcheuse impression de lenteur.


Rien d'extraordinaire, donc. Rien d'excessif. Rien de ce que ce style d'ouvrage aurait pu pourtant laisser présager. Un exercice intéressant, sans plus. Ce qui est sûr, c'est que le résultat n'est pas à la hauteur du battage médiatique. Alors, oui, naturellement, "il faut le lire". A tout prix? Non.


Yasmina Reza, L'aube le soir ou la nuit, Editions Flammarion, 2007, 186 pages, 18 €